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Un curé "un peu fou"

Le parcours insolite d'un indépendantiste québécois devenu missionnaire à Madagascar.

Lorsque le taxi s'arrête à la limite d'un des quartiers les plus délabrés de Tananarive, à Madagascar, on croirait s'être trompé d'adresse. Difficile d'imaginer qu'un ancien personnage influent de la politique québécoise vit dans ce dédale de ruelles étroites, posé au milieu de rizières inondées, où les baraques sans eau ni électricité s'entassent pêle-mêle. Pour pénétrer dans cet autre univers, il suffit de connaître le mot de passe. Dites "Jacques Couture" et, comme par magie, la méfiance disparaît, les regards s'illuminent et les index se lèvent vers une petite maison en briques. Il nous attend. Un peu vieilli et ébranlé par la maladie, il a la poignée de main chaleureuse mais la réserve d'un homme échaudé par des années de fréquentation avec les journalistes.

Vous vous souvenez de lui ? Jacques Couture a été ministre des Communautés culturelles et de l'Immigration dans le cabinet de René Lévesque de 1976 à 1980. Un religieux souverainiste qui s'était fait remarquer pour son action auprès des pauvres de Saint-Henri à Montréal et pour sa campagne à la mairie de Montréal en 1974 (il avait étonné tout le monde en récoltant 40% des votes contre le candidat-vedette Jean Drapeau). Après l'échec de l'option souverainiste en 1980, Jacques Couture cherche un endroit où il se sentira plus utile qu'en politique. La réponse lui vient dans une lettre que le provincial des Jésuites au Québec reçoit de Madagascar. Un évêque malgache cherche un religieux pour s'occuper d'un des endroits les plus pauvres de Tananarive, le quartier d'Andohatapenaka.

"Le Père Noël arrive ! Le Messie !"

En déposant sa valise dans son quartier d'adoption en 1982, Jacques Couture découvre une misère humaine aux antipodes de la pauvreté qu'il avait connue à Saint-Henri. "Le décalage était tellement considérable, le train de vie, l'habitat, l'environnement... Par rapport au Québec, c'était le jour et la nuit. Je me disais que je ne ferais pas quinze jours ici." Pendant deux ans, cet homme têtu campe dans une vieille baraque humide, sans même une pensée émue pour le confort de son bureau de l'Assemblée nationale. "Non, je ne suis pas une Mère Thérésa québécoise. Je ne suis pas venu ici, non plus, pour jouer au pauvre. Je mange mieux que les gens qui m'entourent. J'écoute du Bach et du Mozart. Mais quand on vient dans un milieu comme ici, il faut mener une vie simple pour se faire accepter par les gens."

Au départ, ceux-ci faisaient la queue pour venir mendier à sa porte. "Quand je suis arrivé, moi, le Blanc d'Amérique du Nord, ils se sont dit : 'Le père Noël arrive ! Le Messie !'. Ils m'ont demandé de l'argent et toutes sortes de choses. Je leur ai dit : 'Non ! Je ne suis pas venu ici pour ça'. Et progressivement, leur regard sur moi s'est modifié. Ils ont senti qu'il y avait un désintéressement, que je ne venais pas à cause d'un projet quelque peu maléfique ou mystérieux." Une fois cette étape franchie, le missionnaire pouvait passer à l'action. Il lui fallait trouver des hommes et des femmes de confiance, les former et les rendre responsables de leur quartier.

Faire payer le Tiers-Monde

La philosophie de Jacques Couture est simple : si vous voulez vraiment aider le tiers-monde à se sortir de la misère, faites-le payer pour l'aide qu'il reçoit. C'est le meilleur moyen pour qu'il se sente concerné par sa propre réussite et qu'il devienne l'artisan de son développement. Pour bien illustrer jusqu'où va son credo, il dit qu'il a déjà refusé l'aide d'une grande organisation qui ne savait pas quoi faire de ses millions. "Le quartier, dit-il, n'était pas prêt à les recevoir."

A Andohatapenaka, les gens doivent contribuer dans la mesure de leurs capacités, en temps ou en argent. Besoin d'une consultation médicale ? Ce sera tant d'heures de sarclage ou de labourage dans le jardin communautaire. Les enfants fréquentent l'école où tout leur est fourni gratuitement ? Pas si vite ! Ils devront "payer" en organisant des spectacles et des danses traditionnelles. Des résidants veulent reconstruire leurs maisons détruites par un cyclone ? Ils doivent contribuer en main d'oeuvre et défrayer une partie du coût des matériaux.

En arrivant ici, le "vazaha" (le Blanc) de passage remarque d'abord les égouts à ciel ouvert, les cabanes en tôle ondulée, les gens aux pieds nus. Cette première impression se dissipe rapidement quand Jacques Couture lui présente une partie du quartier où règne une activité insoupçonnée. C'est le Conseil de développement d'Andohatapenaka (CDA), son bébé. Dans un atelier de menuiserie, des hommes fabriquent des meubles. Un peu plus loin, des femmes réunies en coopérative produisent des objets d'artisanat (broderie, vannerie, tapis, chapeaux, etc.). Il y a le jardin communautaire, la ferme avec zébus, cochons, poules et canards. Un peu plus loin encore, un centre de santé où des enfants se font vacciner, un centre culturel où sont projetés des films pour les adolescents, une école, un centre de formation pour les petits métiers.

Depuis ses premiers balbutiements, le CDA a appris à s'autofinancer. Les contributions en argent des résidants et la vente des produits de l'artisanat comblent la moitié de son budget. "Ca reste un quartier pauvre mais ce n'est plus un quartier misérable. Quand je suis arrivé ici, chaque semaine des gens mouraient de faim. Quatre-vingt pour cent des gens n'avaient pas d'emploi régulier. La vie économique s'améliore petit à petit." Près de 300 emplois ont été créés. De quatre à cinq mille familles retirent les fruits des activités du CDA. Des gens qui ne mangeaient jamais de viande en consomment maintenant une fois par semaine. Les égouts du quartier ? Jacques Couture souligne qu'ils font l'objet d'un projet de la Banque mondiale. "Et les gens vont se promener nus pieds probablement jusqu'à l'an 2050 parce que c'est dans leurs habitudes", dit-il avec un clin d'oeil.

Il est temps, selon lui, que le bébé vole de ses propres ailes. "Dans le fond, mon objectif maintenant est de devenir de plus en plus inutile. J'y arrive vraiment bien et j'en ai parfois des preuves humiliantes. Récemment, j'ai passé trois mois au Canada et quand je suis revenu, tout marchait bien sinon mieux qu'avant mon départ (rire) ! Alors ça m'a humilié de façon très heureuse..." Le Conseil de développement d'Andohatapenaka a grandi et pourrait à son tour faire des petits. Après tout, si ça marche ici, dit-on dans le quartier, il n'y a pas de raison que ça ne marche pas ailleurs à Tananarive ou à Madagascar.

Un curé "un peu fou"

Difficile de l'imaginer dans un rôle de curé. Et pourtant, quand les cloches sonnent, il enfile son aube et se poste à l'entrée de l'église qui se remplit d'un cortège de paroissiens endimanchés. Le père Couture s'empare du micro et célèbre la messe en malgache avec son fort accent québécois. A tout coup, sa bonhomie déride l'assistance. Même comme curé, il ne fait pas les choses comme les autres. A la place du sermon, il fait une rétrospective des événements heureux et malheureux qui ont marqué l'actualité de la semaine dans le quartier, à Madagascar et dans le monde entier, et invite les paroissiens à en tirer des leçons.

Comment passe-t-on de la politique au missionnariat, de la vie d'un personnage public habitué aux feux des projecteurs à l'anonymat d'un bidonville du tiers-monde ? "Parfois je ne me l'explique pas trop moi-même. C'est certainement qu'on est un peu fou. On ne vient pas en pique-nique ici évidemment. Il faut vraiment avoir eu un choc important dans sa vie." En fait, M. Couture a eu deux chocs. A dix-huit ans, il est frappé par la pauvreté dans la basse-ville de Québec. Plus tard, en tant que ministre de l'Immigration du Québec, il est troublé par ce qu'il découvre dans les camps de réfugiés d'Asie, d'Amérique centrale et d'Afrique. C'est ce qui lui a donné le goût de s'investir comme missionnaire, une décision qu'il n'a jamais regrettée.

"Je dis souvent à des amis que dans ce milieu-ci, on passe de la joie à la douleur, à la souffrance, parfois même à l'horreur. Il y a des situations tellement tristes, tellement dures, comme de voir des enfants mourir de faim. Mais par ailleurs, on a aussi des joies exceptionnelles. Quand on voit un délinquant de 17 ans qui sort de prison et qui devient menuisier ou directeur de projet, c'est extrêmement gratifiant. J'ai eu des exemples extraordinaires de gens très très pauvres qui aident des gens encore plus pauvres qu'eux. Ca c'est un émerveillement pour moi. Ca a fortifié ma foi en Dieu et ma foi en l'homme. J'ai senti que l'évangile de Jésus-Christ, ce n'est pas des administrations ou des structures mais, avant tout, la vie auprès des plus malheureux et l'effort qu'on fait pour bâtir une société meilleure."

Pour un jésuite comme Jacques Couture, le missionnariat s'est fait naturellement. C'est la politique qui a de quoi le plus surprendre. Entre son expérience à Québec et sa nouvelle vie à Madagascar, le contraste a été très marqué sur le plan humain. "Quand on est dans un milieu de pouvoir et d'argent, les relations humaines sont plus difficiles, moins fortes. Ici, on a des relations humaines très intenses, très ardentes même. J'ai eu de grandes amitiés dans le monde politique, des amis que je conserve, comme Guy Chevrette qui est passé ici et qui a été très ébranlé d'ailleurs par ce qu'il a vu, qui a vécu lui-même un choc culturel. Mais je dois dire sincèrement que c'est plus fort ici, c'est plus profond."

Jacques le bien-aimé

Un religieux malgache nous l'avait décrit à coups d'encensoir. "Si vous avez rencontré Jacques Couture, disait-il avec un trémolo, vous avez rencontré le développement à Madagascar." Il est vrai que dans la Grande île, peu d'étrangers jouissent d'une aussi bonne réputation. Jacques Couture, dit-on ici, c'est le succès sans fanfare d'un homme qui, à force d'entêtement, a redonné à des gens la dignité qu'ils avaient perdue.

Le missionnaire souverainiste reçoit avec intérêt des échos de la nouvelle campagne référendaire au Québec. Pourrait-il être tenté par un éventuel retour en politique? La réponse tombe sans hésitation : "Ah non ! Ca m'étonnerait beaucoup. Je n'ai jamais planifié l'avenir. Les événements arrivent puis je réagis aux événements. Mais ça m'étonnerait BEAU-COUP..."

Les gens du quartier l'ont adopté. Ils ne veulent pas le voir partir et l'ont d'ailleurs baptisé d'un nom malgache, 'Rakoutoumalala', c'est-à-dire Jacques le bien-aimé. "Les gens m'appellent comme ça parce qu'ils disent que je ne suis plus un étranger. Ils ne conçoivent absolument pas que je m'en aille. Non pas parce qu'ils ont besoin de moi, mais parce que je fais partie de la communauté. Alors je serai peut-être ce petit vieux-là, un petit vieux en chaise roulante qui se promènera dans le quartier en faisant des bye-bye à droite et à gauche."                                

Robert Bourgoing
(1ière publication : sept. 95)


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