Drame conjugal ? Crime crapuleux ? Coup de folie ?…

Quand je capte cette scène sur le vif, la vie de Sylvia tient entre les mains de Willem Araeb et de son complice de 87 ans, Sagaria Shikongo. L’excentrique Sagaria qui, du matin au soir, chante et parle à ses poules, comme s’il avait un grain.

A la périphérie de Gobabis, petite ville à la frontière du Botswana, dans l’est de la Namibie, des scènes comme celle-ci se répètent trop souvent. Comme chez les Mabines, qui vivent entassés à quatre dans un de ces abris de fortune qui poussent un peu partout.

Quand je leur rends visite, le père de David pose sur lui le même geste que Willem.

Il faut dire que les Mabines ont au moins deux choses en commun avec Sylvia.

D’abord, ils appartiennent à la même ethnie. Ce sont des Sans, un peuple nomade qui se sédentarise, forcé de s’aplatir devant le rouleau compresseur de la modernité, entraîné dans la même spirale que connaissent les ex-nomades et peuples indigènes d’ailleurs: perte des repères et sentiment d’aliénation, désœuvrement, alcoolisme et dépression.

Les Sans sont aussi appelés Bochimans ou « Bushmen », ces hommes de la brousse rendus célèbres par la comédie « Les dieux sont tombés sur la tête », un succès planétaire qui les a propulsés, bien malgré eux, de la préhistoire au vingtième siècle.

Autre point commun : après avoir troqué son pagne pour l’alcool et les paillettes des festivals internationaux, le héros du film, N!xau, un authentique bochiman namibien, exploité et exhibé comme une bête de cirque sur les plateaux de télévision, est mort en 2003 de la même maladie dont souffrent aujourd’hui Sylvia et la famille Mabines, la tuberculose.

Le cauchemar d’une épidémie mondiale

Contre la tuberculose, qui fait jusqu’à deux millions de morts par année, Sylvia et David doivent se soigner tous les jours. Il suffit de ne pas respecter le traitement à la lettre pour développer des bactéries résistantes aux antibiotiques, ce qui réduit considérablement ses chances de survie et peut contribuer à propager une forme bien plus mortelle de la maladie. C’est le cauchemar des responsables de santé publique, le risque d’une épidémie mondiale d’un nouveau type pour laquelle il n’existe aucun remède fiable.

Dans un pays comme la France, Sylvia et David seraient pris en charge par un hôpital et suivis par un médecin.

En Namibie, ce n’est pas si simple. Le pays est trop vaste et la population trop dispersée pour développer un réseau de cliniques et de dispensaires qui desservent tous les lieux d’habitation. Les gens ne peuvent pas se déplacer sur de longues distances et, dans la plupart des cas, n’ont pas les moyens de payer un médecin.

Alors, pour que les malades isolés se soignent correctement, on fait appel à leur entourage immédiat, des volontaires sans aucune formation médicale qui acceptent de surveiller directement leur traitement chaque jour pendant 6 à 9 mois.

C’est ce qu’on fait chez les Araeb et les Mabines, avec un enthousiasme sans doute un peu forcé pour la photo : s’assurer que Sylvia et David avalent bien les médicaments qui les maintiennent en vie, et le noter dans un formulaire, jour après jour.

Grâce à cette stratégie mondiale de santé publique[1], des bénévoles de 180 pays ont sauvé la vie de dizaines de millions de personnes depuis 1995 et permis de limiter la propagation de la tuberculose ultra-résistante aux médicaments.

Si l’histoire s’arrêtait ici, ce serait déjà pas mal. Mais ce n’est pas tout.

Des pauvres aident des pauvres

Lutter contre la tuberculose est extrêmement compliqué, particulièrement chez les personnes qui ne peuvent pas manger régulièrement. Quand ils ont l’estomac vide, les malades ne supportent pas les médicaments et arrêtent de les prendre, avec toutes les conséquences qu’on imagine.

C’est ici qu’entre en scène le vieux Sagaria, l’homme qui murmure à l’oreille des poules.

Chaque jour, avec ses acolytes retraités de la petite association de bénévoles Epako, Sagaria donne un peu de son temps pour entretenir un poulailler et distribuer des œufs à Sylvia, David et les autres malades de la communauté.

En Namibie et ailleurs, il existe beaucoup de ces associations ou ONG locales dont le but est de produire des œufs ou des légumes pour compléter l’alimentation des personnes malades et générer des petits revenus afin d’acheter des médicaments et suppléments nutritifs.

L’aide étrangère, qui paye mon déplacement et mon salaire, cette aide que je suis venu photographier, est presque négligeable : juste ce qu’il faut pour importer les médicaments, former les bénévoles, acheter quelques poules pondeuses et des semences. Tout le reste est gratuit. Et c’est à se demander ce que je viens faire ici.

Des pauvres aident des pauvres, sans rien demander à personne. Des petits gestes répétés à l’infini, loin des projecteurs, par des anonymes qui n’en retirent apparemment rien.

C’est peut-être bien ce qui, du matin au soir, fait chanter Sagaria.

[1] Cette stratégie, recommandée par l’O.M.S., est appelée DOTS, pour Directly Observed Treatment – Short course.

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