A l’île Maurice, derrière les cocotiers, à quelques centaines de mètres de la plage, il se passe des choses étranges. Des cérémonies affolantes, rituels d’un autre âge qui ont survécu jusqu’à nos jours et que je découvre pendant des vacances avec ma femme et mes enfants.

Tout commence par les retrouvailles avec mon copain Nasseem, journaliste au Mauricien, un des deux quotidiens nationaux. A Port-Louis, où nous nous donnons rendez-vous, il nous demande quel est notre programme. Je lui explique que nous voulons nous aventurer à l’intérieur des terres, explorer l’île, vivre l’envers de la carte postale.

Sur le coup, il ne semble pas comprendre et nous propose une liste d’attractions incontournables.

  • Non, ce n’est pas ça, Nasseem. Nous voulons voir la vie d’ici. Est-ce qu’il y a des sports traditionnels ? Des concerts de musique locale ? Des marchés colorés ? Des quartiers ou des villages particuliers ? Des fêtes religieuses ?
  • Des fêtes religieuses ?… Si j’avais su plus tôt, me répond-il avec le sourire en coin et l’œil pétillant, avant d’ajouter, un brin provocateur : C’est l’Achoura aujourd’hui, la fête de l’imam Hussein…

Brochette de croyants

L’Achoura est la fête des chiites. Elle est marquée chaque année dans de nombreux pays par des parades où des croyants recréent le martyre du petit-fils du prophète Mohamed en s’autoflagellant, parfois jusqu’au sang[1].

  • C’est exactement ça ! que je lui réponds du tac au tac.

Nasseem le pince-sans-rire me fixe intensément, attend que je craque le premier. Mais je tiens bon. Alors, presque piteux, il se tourne vers les enfants à qui il raconte grossièrement l’histoire d’Hussein avec quelques détails sur la procession du jour.

  • Vous voulez vraiment voir ça ?… leur demande-t-il, mi amusé mi incrédule.
  • Oh oui ! répondent en chœur les quatre petits, tout excités par l’aventure qui s’annonce.

Comme beaucoup, je n’ai pas échappé à ces séquences captées en plans serrés dans des reportages-choc, des images de fous de Dieu qui nourrissent l’imaginaire occidental sur les mœurs barbares de peuples lointains et entretiennent la peur de l’étranger.

Sauf qu’ici, nous sommes loin des guerres du Moyen-Orient. Les musulmans de Maurice vivent un Islam apaisé, et je n’ai aucune raison de croire que leur foi, qu’ils soient chiites ou sunnites, se manifeste dans une souffrance autre que symbolique, comme nous le devinons dans la description de Nasseem.

Alors nous le suivons dans les rues de Plaine-Verte, un quartier de la capitale à majorité chiite.

En chemin, j’affiche le calme de celui qui en a vu d’autres. Mais pour tout dire, mon rythme cardiaque s’accélère un peu, comme parfois quand je m’apprête à confronter une situation nouvelle. Cette fois-ci, j’ai envie de le vivre en famille. Si je peux transmettre quelque chose à mes garçons et ma fille, j’espère que ce soit la capacité de surmonter cette peur de l’inconnu, d’affronter ce qui peut sembler incompréhensible au premier regard, l’envie de s’ouvrir à la différence, avec la richesse de rencontres et de découvertes que cela permet.

Arrivés sur place, la scène est un peu déroutante, presque décevante. On se croirait dans une parade de la Semaine sainte en Italie, avec chars allégoriques et statues du Christ en croix.

Les chiites sont venus en famille, dans leurs plus beaux habits, avec des friandises et des ballons pour les enfants. Dans un concert assourdissant de tambours, d’incantations au mégaphone et de chants répétitifs, ils observent la longue procession, avec des hommes portant des étendards et de grandes répliques du mausolée d’Hussein à Karbala, en Irak, où il a connu sa fin tragique.

Il faut se frayer un chemin dans la foule compacte pour apercevoir le clou du défilé : une poignée d’illuminés qui ont troqué le fouet et les chaînes pour des broches insérées sous la peau et dans les lobes d’oreille, ainsi que des crochets, comme de gros hameçons épinglés à la poitrine au bout desquels pendent des citrons suspendus à des fils.

C’est l’Achoura à la sauce mauricienne, avec de fortes influences indiennes et sans effusion de sang, notre frisson de la journée, la fascination d’avoir assisté à un événement inhabituel.

Barbe à papa chez les fous de Dieu

Maurice, pays sans religion officielle, est un extraordinaire concentré de cultures et de croyances qui cohabitent dans une tolérance qu’on dit exemplaire.

Nous le constatons dans la capitale, où Nasseem nous présente à l’imam de la mosquée sunnite Jummah, qui nous accueille avec beaucoup d’humilité et de gentillesse, répondant aux questions des enfants à qui il permet d’escalader un minaret. Même chose dans un temple hindou où on nous reçoit avec le sourire en nous marquant le front du tilak, ce point rouge qui représente le troisième œil. Nous en faisons aussi l’expérience la veille de Noël dans l’église minuscule et bondée de St-Augustin à Grande Rivière Noire, un village de pêcheurs descendants d’esclaves marrons, à l’occasion de la messe chantée en créole, avec une crèche vivante jouée par des enfants costumés.

Le lendemain, jour de Noël, notre tournée des cérémonies bizarres culmine dans le sud de l’île, à Camp Diable, au milieu d’un champ de canne à sucre dont on nous a indiqué l’emplacement approximatif. Des dizaines de voitures garées, le son des tambours et des gens habillés de safran et jaune nous mettent sur la piste du temple Amma Tookay. C’est ici qu’a lieu la cérémonie tamoule de la Marche sur le feu, un autre rituel qui, vu de loin, fascine et dérange.

A l’entrée, notre premier choc : comme chez les chiites, des vendeurs ambulants offrent… le popcorn et la barbe à papa ! Un peu plus loin, à l’extérieur du temple décoré de figures humaines et animales aux couleurs bonbons, des croyants forment un long cortège qui avance vers le lieu de la cérémonie, une courte allée de cendres encore fumantes au milieu de spectateurs impassibles.

  • Y’a pas le feu ! constate un des enfants.

Effectivement, tout se passe lentement… Et surtout, la marche « sur le feu » ne se fait pas dans les flammes mais sur des braises et des cendres.

Les hommes, les femmes et les enfants qui attendent leur tour ont jeûné et prié pendant plus de deux semaines en prévision de cette heure de vérité, un rite de passage, de purification ou de remerciement pour vœux exaucés qui a lieu chaque année, de fin décembre à mi-janvier.

Certains traversent en esquissant des pas de danse, les bras en l’air, comme par bravade, accueillis à la sortie du couloir de cendres par un bac d’eau et de lait dans lequel ils se refroidissent la plante des pieds. D’autres n’ont pas la même légèreté, comme cette vieille dame dont les nerfs flanchent juste avant de franchir le pas, les yeux révulsés, retenue dans sa chute par des jeunes filles qui l’accompagnent.

Toute cette ferveur et cette frénésie de la foule, le rythme envoûtant des tambourins, la musique répétitive au son lancinant de la shehnai, ce hautbois indien traditionnel qui va crescendo, la transe de la vieille dame et cette vision d’un rituel qui nous désoriente, impressionnent ma fille. Et nous quittons les lieux.

Martyres sans frontières

Est-ce qu’ils se font mal ? Pourquoi ils ne se brûlent pas ? Pourquoi ils font ça ? Les questions des enfants et nos discussions avec Nasseem et sa famille, chez qui nous passons quelques jours inoubliables, sont éclairantes.

Point commun entre l’Achoura et la marche sur le feu : les chiites percés de broches et les marcheurs sur le feu n’affichent aucune douleur apparente. L’idée n’est pas de se faire mal mais de démontrer publiquement, par un geste symbolique, que sa foi est plus forte que son enveloppe charnelle.

S’insérer des tiges sous la peau n’est pas plus douloureux, dit-on, que se faire percer les oreilles. Pour les enfants et les femmes tamouls en fin de cortège, les adultes ont bien pris soin de balayer les braises et de ne laisser que des cendres. Mais pour ceux qui les ont précédés, comment expliquer qu’ils aient pu marcher sur des charbons incandescents sans se brûler ?

Pour les uns, l’exploit est la confirmation de pouvoirs surnaturels.

Pour les autres, qui s’interdisent un tel abandon et que la rationalité rend imperméables au mystère, il y a toujours une explication. Le charbon de bois, lit-on sur Internet, même à plusieurs centaines de degrés, conduit moins bien la chaleur que des métaux portés à la même température. Sur un tapis de braises enveloppées dans la cendre à 55 °C, la peau sèche et calleuse de ceux qui ont l’habitude de marcher pieds nus offre une autre protection. Si on ne s’arrête pas en route, elle n’a pas le temps de brûler.

Le ramadan chez les musulmans, le carême chez les chrétiens et le jeûne chez les tamouls…
L’Achoura chez les chiites, le Chemin de croix chez les chrétiens, la Marche sur le feu chez les tamouls… Etrange proximité de religions au nom desquelles l’humanité se divise. Le culte du martyre chez certains musulmans et chrétiens… Des rituels de mortification suivis de manière symbolique par certains et appliqués à la lettre par d’autres, comme chez les chiites irakiens et certains intégristes catholiques qui portent le cilice autour des reins ou récréent la crucifixion en se faisant véritablement clouer à une croix…

Se laisser porter

Les enfants, comme ma femme et moi, n’ont pas tout compris. Ces expériences qu’ils accumulent et qui s’impriment dans leur imaginaire, éclaireront peut-être à l’âge adulte d’autres situations en apparence incompréhensibles. Ils hésiteront peut-être à porter des jugements hâtifs, à pointer du doigt et cataloguer comme primitif et archaïque ce qu’ils ne comprennent pas. Ils poseront peut-être plus de questions que d’autres. Si c’est tout ce qu’ils retiennent de leur voyage, si ces rencontres les aident à grandir et construire leur représentation du monde sans angélisme ni cynisme, je garderai un excellent souvenir de ces vacances en famille chez les ‘barbares’.

***

[1] Hussein, le petit-fils de Mohamed, a été massacré au VIIe siècle par le califat omeyyade qui régnait sur l’Empire musulman depuis Damas. L’héritier du prophète mutilé et décapité, un événement traumatisant qui a donné naissance au chiisme. Le ‘ghoon’ ou l’Achoura commémore le martyre à Kerbala de Hussein, petit-fils du Prophète.

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