Inde: Le dernier voyage

*Cet article contient des photos qui peuvent choquer

J’ai envie de vomir et je ne peux pas croire que cet homme s’apprête à piqueniquer tranquillement après ce à à quoi lui et moi venons d’assister. Il va déballer son sandwich et le manger avec appétit. Avec sa femme et ses enfants, il va discuter et plaisanter comme si de rien n’était. Pourtant, à quelques mètres de nous, un jeune est en train de se vider de son sang et va bientôt mourir.

Tout à l’heure, le train dans lequel nous voyageons entre Bombay et Udaipur s’est brusquement immobilisé en quittant la dernière gare. Après dix minutes d’arrêt, je regarde par la fenêtre et aperçois un attroupement au niveau du quatrième wagon derrière nous. Nous décidons de descendre tous les deux pour aller voir ce qui se passe.

Un garçon qui voyageait sur le toit d’un wagon a perdu l’équilibre quand le train s’est ébranlé. Il est tombé sous une roue qui lui a coupé une jambe sous le genou. Nous arrivons au moment où on le remonte dans le train sur un brancard après lui avoir fait un garrot pour essayer de limiter l’hémorragie. Sa jambe amputée est placée sous son moignon, la plante du pied tournée vers le haut. Il est inconscient. L’hôpital le plus proche se trouve à 45 minutes d’ici mais il a déjà perdu trop de sang et n’a aucune chance de l’atteindre vivant.

J’ose prendre quelques photos. Autour de moi, étrangement, les badauds ne montrent aucune émotion apparente et personne ne me prête attention. Ils semblent vivre la chose de manière impassible, comme un fait divers de plus. Et puis, en compagnie de mon voisin de cabine, nous retournons à nos places tandis que le train redémarre.

Mordre dans le temps présent

Les Indiens sont-ils plus insensibles à la mort? Est-ce qu’ils la vivent de manière plus froide et distante? J’entends d’ici la réponse toute prête, comme un de ces nombreux clichés sur l’Inde:

C’est le fatalisme indien! C’est parce qu’ils croient au karma et à la réincarnation: ils se disent que ça devait arriver, que ce n’est pas simplement la fin d’une vie mais le début d’une autre… C’est pour ça qu’ils conduisent de manière insouciante… etc.

Bien sûr… Et les Chrétiens et les Musulmans, ils ne croient peut-être pas en la vie après la mort? Et les Italiens qui conduisent comme des fous… c’est parce qu’ils croient au karma? Non, il doit bien y avoir autre chose.

Ces Indiens qui n’en font pas assez me rappellent ces mères de kamikazes qui, sous d’autres cieux, posent pour les caméras en se disant fières de leurs enfants-martyres, toute peine apparemment effacée, si elle n’a jamais existé. N’ont-ils pas de cœur? Nous sommes génétiquement identiques, bien sûr, mais certains humains sont-ils moins humains que d’autres?

Mon amie Nilofar, une musulmane pakistanaise avec qui je travaille, me dit qu’en Inde et au Pakistan, on se pose les mêmes questions par rapport aux Occidentaux, perçus comme étant froids, matérialistes et centrés sur eux-mêmes.

Nous avons la même sensibilité et ressentons le même choc devant la mort, m’assure-t-elle, mais nous l’exprimons différemment à cause de notre enrobage culturel. Je suis certaine que cet homme était choqué par ce qu’il avait vu mais en Inde, on grandit dans un environnement moins lisse qu’en Occident par rapport aux aléas de la vie. La mort est plus palpable, plus présente dans le théâtre quotidien de la vie.

Nilofar a sans doute raison. La misère des bidonvilles, les crémations publiques, la violence des castes, l’extraordinaire promiscuité de plus d’un milliard d’êtres humains qui vivent les uns sur les autres, tout ça doit vous faire une jolie carapace. Ça doit blinder.

Et puis, s’il y a une manière « saine » ou « naturelle » de se comporter face à la mort, pourquoi faudrait-il que ce soit nécessairement la mienne?

Je réagis différemment de mon voisin parce que j’ai grandi dans un pays où l’on ignore la mort, comme si elle ne faisait pas partie de la vie. On refuse de vieillir parce que la vieillesse, plutôt que d’être valorisée, est perçue comme une maladie, et la mort un échec.

Pour l’Indien en face de moi, c’est une étape naturelle d’un cycle qui n’a pas commencé à la naissance. Pour moi, c’est une fin insoutenable à laquelle rien ne me prépare. Chez moi, ceux qui vieillissent se teignent, font des régimes et s’habillent jeune. Chacun est paniqué par le temps qui passe mais fait semblant d’être éternel. Forcément, lorsque la réalité vous rattrape, c’est un choc.

En bout de ligne, j’envie cet homme de ne pas se laisser dérouter par cette échéance qui vient de se rappeler à nous, de manger avec appétit, de bien profiter du voyage et de mordre dans le temps présent. Parce qu’à bien y penser, il n’y a peut-être que ça qui compte.

2 réponses
  1. avatar
    Roger dit :

    Bonjour bravo pour ton article… en quelques mots et photos tu m’as replongé dans cette réalité indienne… c’est à se péter la tête après les murs… il y a un grand …………..je ne sais quoi ……..à tous les jour en Inde. J’ai travaillé à Calcutta au mouroir et ça change une vie. Roger

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