Niger: Le mirage du bout du monde

Voie Lactée - Source: http://www.sergebrunier.com/gallerie/vl/

Je suis couché sur le dos, à la belle étoile, fixant les cieux, étourdi, presque effrayé par l’immensité de la Voie Lactée. Je suis au bout du monde, comme j'en rêvais depuis longtemps, chez les Bororos, des éleveurs peuls qui vivent dans le sud du Sahara.

Mais je suis incapable d'en profiter. J'ai une tourista spectaculaire qui m'oblige à des va-et-vient incessants dans le désert, et les dernières braises du feu qu’ont allumé pour moi les nomades qui m’accueillent dans leur campement achèvent de se consumer. Le froid m’a réveillé. Un froid comme je n’en ai jamais connu, même dans mes pires hivers canadiens.

Je m'enroule du mieux que je peux dans la couverture qu’un ami nigérien m’a prêtée, en me souhaitant bonne chance, lorsque je lui ai annoncé que je partais seul pour plusieurs jours. J’ai enfilé tout ce que j'ai: un tee-shirt, une chemise et un pull. Mais rien n'y fait. Je suis allongé sur une natte posée sur le sable et je découvre avec effroi ce qui aurait dû être une évidence: le désert est un univers minéral qui, la nuit en décembre, ne retient pas la chaleur, même torride, de la journée.

J'ai la tête et les tempes qui gèlent. Sous la voute céleste, mes pensées entrent en collision avec une force inouïe, comme des galaxies qui s’entrechoquent, des supernovae qui explosent. Les Bororos dorment plus loin, quelque part derrière des buissons. J'ai peur de ne pas tenir jusqu'à l'aube mais, par fierté, je n'ose pas les réveiller.

Je suis prisonnier de ces pensées qui se bousculent de plus en plus vite et violemment. Que suis-je venu chercher ici, à une journée de route, trois jours de pistes et des heures de marche de la « civilisation » ? Quelle mouche m'a piqué pour m'exposer à de tels risques? Il n’y a pas de sortie de secours dans le désert. Impossible de faire marche arrière. Ce n’est plus un jeu.

Pour conjurer la panique que je sens monter, je déroule le fil qui m’a conduit jusqu’ici.

Le portrait d'une vache

Des nomades dont l'univers tourne autour de leurs animaux, des zébus noirs aux reflets rouges et aux immenses cornes blanches.

Une journaliste avec qui je travaille en France a piqué ma curiosité en me parlant de ces nomades dont l'univers tourne autour de leurs animaux, des zébus noirs aux reflets rouges et aux immenses cornes blanches, comme des lyres. Ces Peuls disposent dans leur langue de 150 adjectifs pour décrire la palette de nuances de la robe d'une vache (couleurs, formes, taille, nombre et emplacement des taches), ce qui en dit long sur l'importance du troupeau dans leur style de vie et facilite les choses quand vient le temps de décrire et retracer un animal égaré.

Ces hommes et ces femmes sont les Eskimos du désert, des champions de la survie en milieu extrême. Les Bororos, aussi appelés Woodabés, sont célèbres pour le Gerewool, un grand événement annuel où les jeunes nomades sortent leurs plus jolies plumes et exposent la blancheur de leurs dents et de leurs yeux pour séduire les filles, un concours de beauté vital dans le désert, un contexte qui ne se prête pas trop aux rencontres fortuites (voir des photos).

Les Bororos ne connaissent pas l'argent et vivent surtout du troc. Ils sont obsédés par la beauté des vaches autant que celle des hommes, des animaux auxquels ils dédient des poèmes et des chansons. Alors j'ai eu l'idée de faire le portrait d'une vache, un portrait radiophonique où j'ai l'intention de peindre l'univers d'un éleveur par petites touches sonores: chansons, poèmes, extraits d'interviews, beuglements et ambiances diverses.

Au milieu de nulle part

Arrivé au campement des nomades la veille après une marche interminable dans le désert, je mange de la boule, un mélange de lait et de mil pilé, au fond d’une calebasse où flotte une mouche. Un truc cru, vraiment pas terrible, que je me force à avaler, sous le regard attentif de mes oiseaux exotiques qui insistent pour que je me serve en premier, me fixant intensément et guettant mes réactions, dans un silence presque religieux.

Des gens qui aiment rire, chanter et manger, des enfants qui s'amusent de rien.C’est infect. Je ballonne à vue d’oeil. Mais j’y vais allègrement et m’inflige la violence d’en redemander, comme pour les mettre au défi. En quelques minutes, je me transforme en usine à gaz. Littéralement. Je gonfle et sens la pression qui monte, comme une cocotte-minute prête à exploser. Je fais des efforts héroïques pour garder un air détendu mais je ne tiens plus en place. Et puis l’inévitable se produit. Priant pour que ce soit socialement acceptable chez mes nouveaux amis, comme chez ces Arabes pour qui il est de bon ton de roter après le repas, la main devant la bouche, en disant « Alhamdoulilah », je m'abandonne... et réalise que je n'ai pas été exaucé: mon lâcher prise est accueilli dans un éclat de rire général.

La situation a un potentiel comique. C'est net. Mais je n'ai pas le cœur à rire. J'ai fait des efforts inouïs pour trouver un nomade et une vache qui correspondent à mon idée de départ et atteindre ce bout du monde, une aventure comme je n'en ai jamais vécue. Juste au moment où je crois avoir atteint mon objectif, je reste figé derrière l'écran de mes pensées, cloué au sol par mes problèmes intestinaux. Et je m'interroge sur ce que je suis venu faire là.

Prendre de la distance

Comme d'autres, je pars pour me retrouver. C'est ce qui m'attire dans le voyage, un besoin que j'ai la chance de combler par mon travail: prendre de la distance par rapport à ce que je crois connaître, faire le plein de sensations nouvelles, me confronter à d'autres regards, repousser mes limites, sortir de mes automatismes, me réconcilier avec qui je suis, tout ce que je mets en sourdine dans la répétition du quotidien, pour me sentir en vie. Mais comme pour tout le reste, je ne prends pas le temps de pleinement goûter ces rencontres et digérer ces expériences que j'avale avec gourmandise, comme un éternel insatiable.

Chez les Bororos du Niger: il m'a suffit de discuter un peu avec eux et gratter légèrement la surface pour me découvrir plein d'atomes crochus avec ces personnages de documentaires ethnologiques.Hier soir, par l'intermédiaire du jeune qui m'a conduit jusqu'ici et qui parle quelques mots de français, j'ai pu discuter avec eux. J'ai découvert que, derrière les apparences, les personnages du film que je me suis fait me sont étrangement familiers: un père qui aime ses enfants et qui dort mal la nuit parce qu'il s'inquiète pour leur avenir, des gens qui aiment rire, chanter et manger, des enfants qui s'amusent de rien, des hommes qui se font beaux pour faire la cour, des femmes qui baissent les yeux devant un regard trop insistant, des jeunes rattrapés par la modernité, même dans ce coin perdu, curieux des nouvelles du monde qui leur parviennent par la magie des ondes courtes, des gens qui marchent la tête haute, conscients de leur valeur, plein de prévenance pour cet invité débarqué sans prévenir et manifestement démuni dans cet environnement hostile.

Maintenant que j'y suis, j'ai l'impression que les Bororos font partie de mon univers, que des années-lumière ne nous séparent pas, contrairement à ce que soupçonnais. Il m'a suffit d'échanger quelques phrases avec eux et gratter légèrement la surface pour me trouver des atomes crochus avec ces personnages de documentaires ethnologiques, ce que j'accueille avec un mélange de déception et un certain vertige devant l'évidence: nous appartenons à la même espèce.

L'autre bout du monde

La Voie Lactée serait si jolie si ce n’était de ma tuyauterie en furie, du cérébral qui me prend en otage, du froid insoutenable, de tout ce qui m'empêche de m'élever pour profiter de la beauté qui s'offre à moi, ici et maintenant.

Ma délivrance arrive avec la douceur des premiers rayons du soleil. Avec eux, je m'éveille à ce qui s'imposera, au fil du temps, comme une évidence.

Je suis allé chercher mon bout du monde aux antipodes chez des gens que j'espérais fondamentalement différents, comme si des extra-terrestres habitaient ma planète. Au fil du temps, j'ai poursuivi ce mirage aux quatre "coins" de la planète, dans les montagnes du Bhoutan, dans le désert du Rajasthan, dans les bidonvilles de Lagos... Mais au Niger, sans doute plus qu'ailleurs, les Bororos m'ont appris qu'il n'y a pas de bout du monde, ou alors qu'il me suit partout. Parce qu'il est en moi. Parce qu'il est en nous.

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Robert Bourgoing