Angola: Le choix de Sophie

Ils sont 200 ou 300 enfants dans le bâtiment désaffecté mais on peut entendre une mouche voler. Un silence étrange, presque assourdissant, à la limite du supportable. Des enfants bien sages parce qu’ils meurent de faim. Ils n’ont plus la force ni de crier, ni de pleurer, à peine celle d’avaler lentement le bol de bouillie de maïs et de haricots qu’ils attendent depuis si longtemps.

L’image de ces enfants, presque résignés à mourir alors qu’ils viennent à peine de faire  leurs premiers pas dans la vie, m’a longtemps hanté. 

Je suis à Ganda, en Angola, à la veille de Noël en 1994, dans un ancien garage converti en Centre nutritionnel par le Comité International de la Croix-Rouge (CICR). Cette petite ville presque entièrement détruite est prise au piège d’un champ de mines qui l’encercle complètement et qui empêche les gens de cultiver leurs champs, d’où cette famine entièrement provoquée par l’homme, dans une région bien verte où tout pousse.

Le Centre nutritionnel est une cuisine d’urgence où l’on nourrit à petites doses et jusqu’à huit fois par jour les enfants les plus menacés de mort. Ici, on essaie de leur faire quitter un seuil critique, le point de non-retour qui sépare ceux qui sont encore assez forts pour s’en sortir de ceux pour qui on ne peut plus rien.

Pour prendre cette décision, la jeune femme sur la photo, une infirmière portugaise employée par le CICR, mesure la circonférence du bras du garçon pour estimer sa masse graisseuse et, en fonction de la taille de l’enfant, évaluer son niveau de malnutrition. Dans le cas présent, il est trop tard.

Le soir après avoir pris cette photo, j’ai longuement discuté avec Étienne Fox, un autre délégué du CICR en poste à Ganda. Après une bière ou deux, il a accepté que je démarre mon enregistreur pour qu’il me raconte les circonstances dans lesquelles il doit faire ce tri entre les enfants que les mères lui présentent, ce qui rappelle le dilemme du personnage central du film et roman « Le Choix de Sophie », une survivante d’un camp de concentration nazi forcée de choisir lequel de ses deux enfants envoyer à la chambre à gaz.

Dans l’entretien qui suit, Étienne semble parler de ce droit de vie et de mort avec détachement. Il se dit d’ailleurs un peu cynique de nature. C’est sans doute sa façon à lui de se protéger contre l’absurdité apparente de cette situation.

***Ecoutez l’interview d’Etienne Fox, délégué du CICR (ou lisez sa retranscription plus bas):

E. Fox. En situation de famine, quand on fait une sélection d’enfants avec un système qui s’appelle « quack stick » qui est le périmètre brachial par rapport à la taille de l’enfant, c’est vrai qu’on fait un petit peu le ‘Choix de Sophie’. C’est un droit de vie et de mort par rapport à la personne que tu sélectionnes pour rentrer dans une cuisine. Tu sais que tu ne peux pas sélectionner tout le monde. Donc automatiquement tu prends les gens qui te semblent le plus aptes à vivre, pas forcément ceux qui sont le plus mal.

C’est une des expériences que j’ai trouvées les plus difficiles. Là tu fais une sélection personnelle et c’est toi qui décides qui va vivre et qui va mourir. On a ouvert à Ganda des cuisines pour recueillir 7000 enfants. Sur les sélections, il y avait à peu près 2000 enfants qui étaient en-dessous de 75%, même de 60% de poids normal. Et on ne pouvait en prendre que 500 par cuisine.

C’est très pénible, la première sélection. Et après, c’est comme tout, on s’habitue. On devient beaucoup plus dur. On devient beaucoup plus juste dans le but à atteindre, c’est-à-dire qu’on élimine systématiquement les enfants qui n’ont aucune chance de survivre pour ne pas doubler la mortalité. Si on met 30 enfants qui vont mourir dans une cuisine, on n’en prend pas 30 autres qui auraient eu peut-être une chance, et qui, eux, vont s’affaiblir pendant que les 30 premiers meurent. Donc en fait c’est complètement contre-productif : on a 60 personnes qui meurent au lieu de pouvoir en sauver 30.

  • Est-ce que tu as fait une erreur, toi, de ce côté-là ?

E. Fox. Au début, oui, sûrement. Parce qu’on s’apitoie, on a tous nos réflexes occidentaux. On voit un petit enfant qui est une boule d’os, on va le mettre dans une cuisine… On  le réalise très vite parce que le lendemain ils sont d’habitude morts. Donc on se dit : « il aurait mieux valu donner une chance à ceux qui vont survivre ». Ça c’est très africain aussi. Les parents comprennent très mal qu’on mette des enfants qui pour eux de toute façon vont mourir… Alors ils nous poussent plutôt à mettre ceux qui vont relativement bien pour qu’ils aient une chance de survivre.

  • Comment te sens-tu par rapport aux erreurs que tu as certainement faites au début ?

E. Fox. Très bien. Parce que si je n’avais pas fait un minimum d’erreurs, les autres… Ce qu’il faut faire, c’est les réaliser, assez vite dans ce style de choses. Mais c’est très difficile. J’ai vu des médecins qui étaient pourtant habitués depuis longtemps à ce style de situations, qui prenaient systématiquement des enfants qui mouraient dans la semaine qui venait. Pourquoi ? Parce que c’est très difficile de dire à une mère qui te tend un enfant : « C’est pas possible ». Pourquoi ce n’est pas possible ? Parce que toi, t’as décidé que médicalement c’est fini, il ne récupérera jamais.

Même dans des soins intensifs européens, ces enfants n’auraient aucune chance. Ils sont nés dans des situations de famine ou de malnutrition chronique, et ça fait parfois des mois qu’ils mangent de l’herbe, qu’ils mangent des papayes vertes, qu’ils n’ont aucun accès à ce qu’il faudrait, en plus en période de croissance. Donc déjà au niveau physique ils sont très mal et au niveau cerveau, ils sont foutus.

  • Comment ça se passe au moment de la sélection ? Est-ce que les enfants se rendent compte de ce qui se passe ?

E. Fox. Les enfants qui vont très mal sont extrêmement sages. Les enfants ne jouent plus quand ils commencent à aller mal. Les enfants savent très vite quand ça ndee va plus du tout, quand ils vont mourir. Donc ils acceptent le fait beaucoup plus que nous qui trouvons ça tout-à-fait injuste. Pour eux… ils en ont tellement vécu que… ils trouvent très bien si on leur apporte une aide, mais c’est un petit peu extra-terrestre comme aide. Donc ils l’acceptent assez bien.

  • Comment sais-tu qu’ils l’acceptent bien, qu’ils savent aussi. Dans leur regard ?

E. Fox. Dans leur regard, dans leur attitude. On leur met des bracelets à partir du moment où ils sont sélectionnés, alors ils tendent tous le bras. Quand on ne lui met pas de bracelet autour du bras, l’enfant te regarde un moment et puis il part. Il n’y a pas de protestation, les enfants s’accrochent pas pour essayer de rentrer. Ils savent que c’est une loterie. Ils ont vécu dans cette loterie toute leur vie d’enfant. On vieillit très vite en Afrique. Ils l’acceptent parce qu’ils n’ont pas le choix.

  • Tu me disais aussi que les cris d’enfants, que tu sois au Cambodge, en Suisse ou ici en Angola, quand tu entends des enfants dans une cour par exemple, c’est le même son. Pourquoi me disais-tu que ça te frappait ?

E. Fox. Ça c’est un problème de déshumanisation des victimes. Une victime de type Auschwitz, ce n’est plus un enfant, ce n’est plus un adulte, c’est un paquet d’os qui ne réagit plus. Il a perdu toute personnalité. C’est la surmisère. C’est quelqu’un qui est très souvent habillé en loques, s’il est encore habillé, qui n’en peut plus, qui va s’effondrer psychologiquement.

On voit souvent des enfants qui repiquent un petit peu et ensuite qui deviennent complètement autistes quand ils réalisent ce qui leur arrive, et qui se laissent mourir. C’est un des problèmes qu’on a. Il y a beaucoup d’enfants qui simplement arrêtent de manger. Au bout d’un moment ils sont dans une telle misère psychologique… Beaucoup d’orphelins sont abandonnés dans les champs parce que leurs parents ont été tués ou parce qu’ils ont fui, ils n’ont pas pu suivre ou ils ont été laissés souvent avec une grand-mère ou un vieux qui est resté au village et ces gens sont morts de faim ou de différentes autres causes. Alors ils s’enferment.

On voit très vite quand les gens baissent les bras psychologiquement. Tout d’un coup ils arrêtent de manger et ils meurent en deux-trois jours. Ça c’est un des cas qu’on rencontre énormément. Les enfants sont plus fragiles par rapport à ça. Ils sont très durs au niveau de la survie, il y a un instinct incroyable. Mais tant qu’il n’y a pas trop de misère psychologique. S’il se sent abandonné, un enfant va se laisser mourir.

 

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1 réponse
  1. avatar
    Bernard dit :

    Ce rapprochement des deux situations est vraiment percutant. Quant aux explications-commentaires de l’interviewé, elles ne me choquent pas. Même si la sensibilité se révolte, il est de fait que, confronté à des situations-limites (le Samu, les pompiers, le champ de bataille etc…), celui qui ne va pas au-delà est au mieux passif devant l’horreur…

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