Namibie: Riches de coeur

Quand on ne connait pas son contexte, cette photo a un côté presque comique. Je l’ai prise en mai 2007 dans l’est de la Namibie à Gobabis, une petite ville située près de la frontière du Botswana, où les nomades San, qu’on appelle aussi les Bochimans (popularisés par le film « Les dieux sont tombés sur la tête ») se sédentarisent, forcés d’abandonner leur mode de vie devant le rouleau compresseur de la « modernité », avec les mêmes problèmes que les peuples indigènes du Canada et d’ailleurs: perte des repères, alcoolisme, désœuvrement, dépression et maladies diverses.

La femme sur la gauche de la photo fait partie de l’ethnie San et souffre de la tuberculose, une maladie qui fait jusqu’à deux millions de morts chaque année. Tous les jours pendant six mois, son mari s’assure qu’elle avale bien les médicaments qui la maintiennent en vie (ce qu’ils font ici, pour la photo, avec un enthousiasme peut-être légèrement exagéré…), ce qu’il note ensuite soigneusement sur un formulaire.

Il suffirait qu’elle ne respecte pas le traitement à la lettre pour que des bactéries résistantes aux antibiotiques se développent et que les médicaments ne fassent plus effet, ce qui réduirait considérablement ses chances de survie et pourrait contribuer à propager une forme bien plus mortelle de la même maladie, une souche ultra-résistante aux médicaments, le cauchemar des responsables de la santé publique, le risque d’une épidémie mondiale d’un nouveau type pour laquelle il n’existe aucun remède fiable.

* Pour voir les photos en plein écran, démarrez le diaporama et cliquez dans le coin inférieur droit

Lutter contre cette maladie, qui se transmet par l’air ambiant quand le malade tousse, éternue ou parle, est extrêmement compliqué (en savoir plus). Dans les pays pauvres comme la Namibie, il y a toutes sortes de raisons pour que les choses tournent à la catastrophe comme…

  • l’ignorance: de deux à quatre semaines après le début du traitement, les malades ne sont plus contagieux, ils se sentent mieux et sont tentés d’arrêter le traitement
  • une mauvaise alimentation: même lorsque les médicaments sont fournis gratuitement, beaucoup de malades qui sont trop pauvres pour manger régulièrement arrêtent le traitement à cause de ses effets secondaires lorsqu’il est pris sur un estomac vide

C’est ici qu’entre en jeu un phénomène qui me fascine et qui me remplit d’admiration pour les habitants des pays pauvres, l’entraide et la solidarité.

S’aider soi-même

En France ou au Canada, un malade de la tuberculose serait pris en charge par un hôpital et suivi par un médecin. Dans un pays immense et faiblement peuplé comme la Namibie, il est impossible d’avoir un réseau de cliniques et de dispensaires à une distance raisonnable des lieux d’habitation. Les gens ne peuvent pas se déplacer sur de longues distances et, dans la plupart des cas, n’ont pas les moyens de payer un médecin. Construire des hôpitaux et former des professionnels de la santé ne résoudraient pas le problème.

Alors comment faire pour que les malades éparpillés dans des lieux isolés suivent leur traitement correctement? En déléguant la supervision de ces malades à leur entourage immédiat, des volontaires sans aucune formation médicale qui acceptent la responsabilité de surveiller directement leur traitement, chaque jour pendant 6 à 9 mois.

Grâce à cette stratégie mondiale de santé publique (appelée « DOTS » pour Directly Observed Treatment – Short course), élaborée et mise en oeuvre par l’O.M.S., ces bénévoles anonymes ont sauvé la vie de près de 45 millions de personnes depuis 1995 et permis de limiter la propagation de la tuberculose ultra-résistante aux médicaments.

Et comment faire en sorte que les malades aient suffisamment à manger pour limiter les effets secondaires des médicaments? Ici encore, la réponse est dans l’entraide de la communauté.

En Namibie et ailleurs, il existe beaucoup de petites associations villageoises ou d’ONGs locales dont le but est de produire des oeufs ou des légumes pour compléter l’alimentation des personnes malades et générer des petits revenus pour acheter des médicaments et suppléments nutritifs. Les gens qui apparaissent dans le diaporama, sur cette page, sont des bénévoles qui donnent un peu de leur temps chaque jour pour entretenir un poulailler et distribuer des oeufs gratuitement aux malades. Des programmes semblables existent aussi pour les malades du SIDA.

Leçon d’humilité

Quand on n’a jamais voyagé dans les pays dits « pauvres » et qu’on débarque bardé de certitudes acquises au travers de la loupe déformante des actualités télé, on est toujours surpris de découvrir des sociétés qui fonctionnent, malgré tout, des gens qui sourient et qui vivent. Vous ne verrez jamais ou très peu de reportages qui s’intéressent à des sujets comme celui-ci parce que la beauté de tous ces petits gestes est moins exotique que les images de misère devenues synonymes de l’Afrique. Pour en avoir fait partie pendant près de vingt ans, je comprends bien le problème des médias: la pression de renforcer ces images réductrices de l’Afrique est forte quand on a peu de temps et de moyens et beaucoup de concurrence.

Est-ce qu’une telle entraide, à cette échelle, serait possible dans les pays « riches »? J’en doute. Non pas parce que les qualités humaines des Français ou des Canadiens seraient différentes de celles des Namibiens. Je crois que toutes les cultures partagent la même humanité. Mais cette humanité s’exprime de manière différente à cause, entre autres, de la nécessité.

Vivre dans une société de consommation encourage l’individualisme, le chacun-pour-soi. Les pays riches ont les moyens de mettre en place des filets de protection sociale comme l’assurance-chômage, la sécurité sociale, un régime de pensions, des soins de santé gratuits ou fortement subventionnés, etc. Les gens se sont éloignés les uns des autres parce que l’Etat comble une bonne partie de ces besoins vitaux.

Dans un pays où l’Etat ne peut pas remplir ces rôles, chacun a intérêt à soutenir les membres de sa famille ou de sa communauté en difficulté s’il veut espérer pouvoir compter sur leur soutien quand il sera lui-même en difficulté. On s’entraide par nécessité et par intérêt personnel, mais aussi pour être en accord avec ses principes et ses croyances, comme ce qui motive les bénévoles des pays « développés ».

Je suis bien content de vivre dans le confort matériel de mon pays. Je n’envie pas les Namibiens mais je les admire. Je suis fasciné et émerveillé par ces gens, volontaires, bénévoles, qui peuvent compter les uns sur les autres, et par l’efficacité extraordinaire de ces programmes qui reposent presque entièrement sur l’entraide et la solidarité.

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2 réponses
  1. avatar
    Claudine dit :

    On peut aussi vouloir aider tout simplement par une aspiration ponctuelle, parce qu’on est ému par une situation. Il y a aussi l’influence du milieu, les villageois namibiens aident peut-être parce que leurs voisins le font et ils ne se posent pas trop la question de donner de leur temps (si pécieux en occident… c’est un autre débat…).

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  2. avatar
    Bernard dit :

    Derrière ces pratiques de soins inter-familiaux, une analyse que je partage du rôle de l’Etat grand Pourvoyeur d’assistances tous azimuths et d’asséchement social concomitant…

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