Yemen: Sous le voile des apparences

C'était à Al-Muneerah, un village de la région de la Tihama, au Yémen, en novembre 2005. La Tihama est une plaine côtière le long de la mer Rouge. C'est le paradis des moustiques pendant la saison des pluies. Pour freiner la propagation de la malaria, le gouvernement yéménite fait appel à des femmes bénévoles, comme celles de la photo. Elles vont de maison en maison, dans leur propre village, pour expliquer aux familles comment se transmet la maladie (par les piqures de moustiques) et comment s'en protéger (en dormant sous des moustiquaires imprégnées d'insecticide, etc.).

Seules des femmes peuvent faire ce travail parce qu'il implique d'entrer chez les gens, dans leur intimité, et d'être en contact avec d'autres femmes. Un homme ne serait jamais autorisé à approcher ainsi d'autres femmes. Mais pour moi, ce jour-là, on a fait une exception.

Le contexte

J'étais à Al-Muneerah avec des accompagnateurs yéménites pour faire un reportage photo sur les programmes de lutte contre le paludisme financés par mon employeur. Quand je suis entré dans la pièce où un groupe de femmes voilées étaient réunies pour une formation, j'ai ressenti une étrange émotion.

D'un côté, au premier coup d'oeil, la situation me rappelait ces photos spectaculaires de silhouettes fantômatiques comme celle-ci à droite, des images qu'ont a tous vues à un moment ou l'autre et qui sont devenues un symbole du traitement des femmes dans l'Islam. Je me suis souvent retrouvé en présence de femmes voilées au Moyen-Orient en Afrique mais jamais dans une telle proximité et je savais bien qu'il était absolument interdit de les prendre en photo. Mais là, je sentais qu'il y avait une ouverture.

De l'autre, j'étais troublé par tous ces regards braqués sur moi, des yeux plein d'interrogations et de malice.  Il y a plusieurs types de voiles. Le niqab, comme ici, laisse paraître les yeux. Le hijab couvre les cheveux et le cou mais pas le visage tandis que la burqa recouvre tout le visage et cache même les yeux derrière un filet.

Comme je n'étais pas distrait par l'apparence générale de ces femmes, je voyais mieux leurs yeux me sourire, je percevais plus intensément leurs voix chantantes ou chaudes, je les sentais espiègles, curieuses et frondeuses, hilares, manifestement comblées d’avoir un bon prétexte pour braver l’interdit de côtoyer un occidental de près, loin du regard de leurs maris, avec la bénédiction de leur encadreur masculin. Bizarrement, je n'avais pas du tout l'impression d'être devant des femmes écrasées ou éteintes. C'était tout le contraire. Elles prenaient un malin plaisir à me dévisager et à échanger entre elles des commentaires que je ne comprenais pas.

Je leur ai bien expliqué, ainsi qu'à leur formateur, ce qui m'emmenait et pour qui je travaillais, que je souhaitais faire des photos pour illustrer ce qui était entrepris au Yémen pour lutter contre la malaria, etc. J'ai décrit ce que j'entendais faire précisément des photos, comment celles-ci pourraient être utilisées et publiées. J'ai souligné qu'aucune n'était obligée d'apparaître sur ces photos, que celles qui ne voulaient pas en faire partie n'avaient qu'à se retirer ou à me le dire. Seules quelques-unes se sont mises à l'écart.

Photos et clichés

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C'était inespéré. J’avais cette occasion unique, en tant qu’homme et étranger, de me retrouver dans une situation de grande proximité avec un groupe de femmes qui en temps normal auraient tout fait pour éviter ma présence. Elles se savaient autorisées à être prises en photo (leur formateur ne s'y opposait pas) et elles en profitaient bien, tout comme moi. C'était comme une grande récréation et un petit jeu de séduction à la fois. Il y avait une certaine complicité entre elles et moi: je me la jouais grand photographe et elles, top-models (si on peut dire...).

J'ai commencé par les plans larges dans la salle de classe avec le formateur et quelques portraits au zoom. J'ai pris quelques plans à l'extérieur avant de passer à la photo de groupe.

C'est moi qui suis en bonne partie responsable du côté presque angoissant de cette photo. Je l'ai prise pour faire une image esthétique  reproduisant mes propres clichés et ce sentiment d’écrasement qu’un Occidental éprouve quand il se trouve en présence de musulmanes portant le voile intégral. Je suis monté debout sur une chaise, je leur ai demandé de se serrer dans un groupe compact, j'ai utilisé un objectif grand angle en me plaçant au-dessus d'elles, près de leurs visages. Et le résultat est là: une photo qui déforme la réalité et n'est pas représentative de la situation qu'elle prétend décrire.

Ce que j'en retiens...

On peut faire dire ce qu'on veut à une photo. Il faut se méfier des images, surtout quand on ne connaît pas leur contexte. Elles s'adressent plus aux émotions qu'à la raison. Depuis que j'ai ajouté cette photo sur mon compte Flickr, plusieurs utilisateurs l'ont ajoutée à leurs collections de beautés voilées: niqabitravel, salafiman13, milwamouth2001, coveredbeauty, mystery_bhikoo. Pour eux, cette photo n'est pas effrayante. Ils la trouvent belle.

Le voile n'est pas le problème. C'est un symbole qui recouvre une réalité différente de la nôtre, dans des pays qui ont une autre culture (quoique le voile fasse partie de la culture occidentale aussi - cf photo de droite...) et des traditions qui évoluent à un autre rythme. Comme le bikini pour les Saoudiens, le niqab est choquant pour les Français. Il est en contradiction avec leurs valeurs d'égalité et je peux comprendre qu'on sente le besoin d'affirmer ces valeurs haut et fort (même si je ne suis pas sûr que des lois soient applicables ou même nécessaires).

L'idée que des femmes passent leur vie complètement cachées derrière un voile va à l'encontre de ma culture et de mes valeurs personnelles mais pour moi, tout ce débat, qui a pris des proportions hystériques, masque les vrais et nombreux problèmes des femmes, musulmanes ou pas, dans les pays pauvres, des  problèmes qui méritent plus d'attention, comme ceux décrits dans ce reportage que j'ai réalisé au Mali, L'Afrique invente son féminisme.

L'Islam n'est pas le problème. C'est l'interprétation à la lettre du Coran par les intégristes, avec leur intolérance et leur extrême violence, qui est le problème, comme pour certains chrétiens fondamentalistes et leur lecture rétrograde de la Bible. Il y a entre 5 et 6 millions de musulmans en France et moins de... 400 femmes portent le niqab! Dans le monde entier, une minorité de musulmanes vit avec le niqab ou la burqa.  et dans certains pays d'Afrique (Tunisie, Mali, etc.), le voile n'est pas dans la tradition, ce qui ne dérange personne. Rien dans le Coran, semble-t-il, ne les oblige à vivre cachées, mais il est possible que certaines choisissent le voile de leur propre volonté, sans aucune pression (comme les religieuses de la photo avec Sarkozy).

Alors, quel est le problème? L'éducation des filles, le droit de vote pour les femmes, l'accès à la contraception, la lutte pour l'égalité des droits et des salaires sont des phénomènes encore récents dans les pays riches. Les Occidentaux ne traitaient pas mieux leurs femmes il n'y a pas si longtemps (des femmes illettrées qui faisaient des bébés à la chaîne, forcées de rester à la maison et de travailler aux champs, etc.), ils ont encore du chemin à faire en termes d'égalité des droits et sont mal placés pour porter des jugements hâtifs ou donner des leçons. La nature humaine est la même partout. Ce qui nous différencie dans notre évolution, c'est la pauvreté et, avec elle, l'ignorance et le poids des traditions. La plupart des femmes voilées du Yemen acceptent leur situation parce que, comme leurs mères et leurs grand-mères, elles ne connaissent pas autre chose. C'est la tradition là-bas, elle s'applique de la même manière pour tous et ne peut évoluer qu'à son propre rythme. Pour moi, le voile musulman fait de jolies photos, bien percutantes dans l'imaginaire occidental, mais il ne mérite pas toute cette attention.

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D'accord ou pas avec ce que j'écris plus haut? Je peux me tromper... SVP un petit commentaire...

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Robert Bourgoing