Angola: "Fous à lier"

J'ai pris les photos ci-dessous à Luanda en décembre 1994. J'étais en Angola avec une petite équipe pour réaliser des documentaires (radio, télé et presse écrite) en coopération avec le Comité International de la Croix-Rouge. Après vingt années de guerre civile, beaucoup souffraient de problèmes de santé mentale mais pratiquement aucun hôpital ou ressource n'existait pour les aider. Parmi eux, un grand nombre d'ex-militaires qui ne se remettaient pas des atrocités dont ils avaient été témoins ou auxquelles ils avaient participé.

J'avais lu qu'un guérisseur traditionnel et fondateur d'une secte chrétienne s'occupait de malades mentaux dans des conditions moyenâgeuses. Il était très connu dans la capitale et je n'avais eu aucune difficulté à le retrouver dans un quartier pauvre de la périphérie. Je me croyais préparé à ce que j'allais découvrir, et pourtant...

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Ils étaient une dizaine d'hommes assis ou couchés sur des nattes ou à même le sol, tous enchaînés à des pièces de camions, transmissions ou jantes rouillées, étrangement calmes, marmonnant des propos incompréhensibles, comme ailleurs. Ils semblaient abandonnés à eux-mêmes, dans des pièces sans toît, se protégeant du soleil en cherchant à se mettre à l'ombre, du mieux qu'ils pouvaient. C'était cauchemardesque. Pendant ce temps, derrière un mur, à quelques mètres, il y avait une cérémonie religieuse où le chef de la secte priait et aspergeait des fidèles avec un seau d'eau bénite.

Le guérisseur traditionnel, qui n'avait pas été prévenu de mon arrivée, avait refusé de répondre à mes questions. Je n'avais pas l'autorisation de prendre de photos mais, alors qu'on m'indiquait la sortie, j'avais profité d'un moment d'inattention de mon accompagnatrice pour faire ces quelques photos en caméra cachée. Etais-je justifié à prendre ces photos de malades? Pourrais-je les publier? Dans l'empressement, j'avais pris quelques notes et m'étais dit que je me reposerais ces questions plus tard.

Mais le temps a passé, j'ai perdu mes notes et oublié le nom du guérisseur. Je croyais ne jamais pouvoir raconter cette histoire jusqu'à ce que je tombe, il y a à peine quelques jours, sur cet article du New York Times, publié un peu plus de deux ans après mon passage, To Mend Broken Minds: Herbs, Faith and Chains.

Le contexte

On y apprend que le guérisseur se fait appeler Papa Kitoko (ça me revient maintenant!) et son église, le Centre pour la Médecine Traditionnelle. La journaliste écrit que Papa Kitoko était considéré comme un héros à Luanda parce que pratiquement personne ne s'occupait des malades mentaux, laissés à eux-mêmes et vivant souvent dans la rue.  En fouillant un peu plus sur Internet, j'ai trouvé cet autre article beaucoup plus récent (22 octobre 2007) et étrangement similaire au précédent: Angola: What Do Scrap Truck Parts Have to Do with Treating the Mentally-Ill? Read On...

Je n'étais pas au bout de mes surprises. Cet autre article en portuguais (voir sa traduction automatique), publié en février 2010, mentionne que Kitoko a maintenant le statut d'ONG, la "Fondation Papa Kitoko", et que son centre, rebaptisé le "Centre Médical Papa Kitoko", bénéficie de nombreux soutiens officiels, dont celui de l'hôpital psychiatrique de Luanda.

Papa Kitoko est-il un héros ou un monstre? Doit-on l'applaudir ou le condamner pour ce qu'il fait pour les personnes qui souffrent de troubles mentaux?

Ce que j'en retiens...

La réalité derrière ces photos m'a choqué et me remue toujours. A première vue, on ne peut pas croire que des êtres humains puissent traiter leurs semblables de cette manière. Il est facile de le mettre sur le compte de nos différences culturelles. Avec ce qu'on nous montre de l'Afrique à la télévision (massacres, épidémies et catastrophes en tous genres), on peut être tenté par des conclusions hâtives sur l'humanité des Africains.

Mais est-ce bien si différent de l'approche des Occidentaux (incluant les congrégations religieuses), il n'y a pas si longtemps, vis-à-vis de ceux qu'on appelait les "fous" ou les "déments" et qu'on entassait dans des entrepôts psychiatriques de type "Vol au-dessus d'un nid de coucou" ou "Shutter Island" où, faute de médicaments, on recourait à la camisole de force, aux lobotomies et autres traitements tout aussi moyenâgeux?

Qu'est-ce qui nous différencie vraiment? Même aujourd'hui, mis à part les moyens que les pays riches ont pour construire des hôpitaux plus confortables et l'accès à des nouveaux médicaments plus efficaces pour contrôler les symptômes de certains troubles psychiatriques, je ne crois pas que nous traitions la maladie mentale de manière si différente. Les tabous et les préjugés sont aussi forts partout. Certains patients dangereux pour eux-mêmes ou leur entourage sont toujours ligotés sur leur lit et enfermés dans des cellules d'isolement, quoique la camisole de force ait généralement été remplacée par la camisole chimique, un cocktail de médicaments qui, bien sûr, est plus élégant que des chaînes reliées à une carcasse de moteur rouillée, mais qui témoigne de la même impuissance que celle vécue en Angola et ailleurs en Afrique.

CNN a réalisé récemment quelques reportages sur la maladie mentale au Kenya (certaines images sont bouleversantes): Kenya's mentally ill locked up and forgotten. Le New York Times publie aussi ce photo reportage, Chasing Stigma in Indonesia, où des malades sont enchaînés, tout comme en Angola. Al-Jazeera a aussi réalisé ce reportage en Somalie.

Chose encourageante, il semble qu'on commence à se soucier un peu plus du traitement des malades mentaux en Afrique. Je viens de découvrir cette ONG kenyanne qui se spécialise dans ce domaine. Mon nouvel ami Facebook, James Hall, un Américain qui vit au Swaziland depuis plus de vingt ans, me disait récemment qu'il allait joindre ou constituer une association de journalistes africains spécialisés dans les questions de santé mentale. Il y a peut-être un éveil des consciences qui se prépare par rapport à ce que vivent les personnes qui souffrent de troubles mentaux en Afrique... On peut l'espérer  mais je crains que, dans un contexte de pauvreté, elles restent très loin dans les priorités des responsables de la santé.

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Robert Bourgoing