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Afrique: C’est encore loin le libre-échange?

 1ière publication : La Presse, Montréal, juin 1996

– Cotonou, Bénin. Julius fait son signe de croix et appuie sur l’accélérateur. Dans un vacarme effrayant, son autobus préhistorique s’arrache du parc de stationnement de la gare de Cotonou. Sur le toît : 700 kilos de pagnes, de souliers, de médicaments traditionnels et de fétiches (têtes de chats et de chiens, caméléons séchés, etc.) que les trente passagers entassés à l’intérieur espèrent revendre en Côte-d’Ivoire, après avoir traversé le Togo et le Ghana. Pour y arriver, une course d’obstacles d’une lenteur affolante : trois jours sur 900 kilomètres de routes défoncées, des tracasseries administratives sans fin, des postes frontière congestionnés, des fouilles humiliantes et 50 barrages routiers où des gendarmes corrompus attendent leurs pots-de-vin. A bord de leur tas de ferraille, ces voyageurs intrépides portent tout le poids des entraves à ce qui pourrait devenir un puissant stimulant économique pour l’Afrique et mettre un frein à sa marginalisation croissante : le libre-échange.

*Cliquez pour agrandirCotonou-Abidjan: 900 kilomètres de routes défoncées, des tracasseries administratives sans fin, des postes frontière congestionnés, des fouilles humiliantes et 50 barrages routiers où des gendarmes corrompus attendent leurs pots-de-vin.

L’Afrique, bloc économique ? Pour l’instant, c’est un continent éclaté en une cinquantaine de gouvernements qui évoluent chacun pour son compte, des petits Etats qui n’ont pas individuellement les moyens d’assurer leur croissance et leur développement, et qui se contentent de subir les fluctuations de l’économie mondiale. Dans le nouvel univers des blocs, l’Afrique compte pour des poussières : 600 millions d’habitants pour un produit intérieur brut comparable à celui de l’Ontario (10 millions d’habitants). Economiquement, le continent est en train de disparaître de la face du globe. Les produits africains représentent 2 % des échanges internationaux. Dans trois ou quatre ans, ce ne sera plus que 0,5 % !

Le commerce de l’ombre

« Le problème de l’Afrique, explique l’économiste ivoirien François Monckeh, ce n’est pas de conquérir les marchés extérieurs. C’est de conquérir son propre marché. Et la seule façon d’y arriver, c’est par l’intégration. »

Pour y parvenir, les problèmes à résoudre sont d’une complexité prodigieuse. L’Afrique n’est pas un tout mais un mélange de cultures très variées, de régimes politiques plus ou moins stables et d’Etats déchirés par la guerre civile. Pour que les Africains profitent vraiment d’une zone de libre-échange, il faudrait relever leur pouvoir d’achat. Ajouter des pauvres à d’autres pauvres ne suffirait pas à créer un marché dynamique.

Dans ces conditions, ceux qui défendent encore le beau rêve des « Etats-Unis d’Afrique » sont perçus comme des idéalistes un peu excentriques. On ne parle plus que d’intégration « régionale », des zones de libre-échange limitées au Maghreb, à l’Afrique de l’Ouest, à l’Afrique australe ou à l’Afrique centrale.

Mais au niveau régional, comme dans l’ensemble du continent, le problème de l’intégration, c’est qu’il y a peu de choses à intégrer : les grandes productions destinées à l’exportation (café, cacao, coton, etc.) ne sont pas orientées vers le marché africain. Depuis la colonisation, les Africains sont enfermés dans un cercle vicieux de domination économique : pour l’essentiel, ils produisent ce qu’ils ne consomment pas et consomment ce qu’ils ne produisent pas. Certaines marchandises, pour la plupart importées, circulent assez librement d’un pays à l’autre. Dans les faits, une forme d’intégration économique existe déjà au niveau des populations. Le malheur, c’est qu’elle s’appelle contrebande.

Le Bénin en est un exemple frappant. Ce petit pays de cinq millions d’habitants vit en principe du coton et du palmier à huile. En réalité, c’est le royaume de la contrebande, un Etat entrepôt qui tire sa subsistance des trafics en tous genres avec le Nigéria voisin, un marché de cent millions d’habitants. Dans la frange est du pays, à peu près tout le monde, fonctionnaires, commerçants et cultivateurs, est impliqué dans ce qu’on appelle pudiquement « le commerce de réexportation » vers le Nigéria (magnétoscopes, postes radio et motocyclettes importés d’Asie).

A Cotonou, Soulé Bio Goura termine une thèse de doctorat sur la contrebande. Comme la plupart des étudiants du Bénin, il a financé ses études grâce à… la contrebande. En l’absence de libre-échange, explique-t-il, ce commerce extrêmement bien organisé s’est profondément enraciné dans la culture.

« Il repose entre autre sur la différence de valeur entre les monnaies utilisées. Il y en a neuf en Afrique de l’Ouest et une seule est convertible, le franc CFA. Les Nigérians, les Ghanéens et autres se ruent sur les pays qui ont cette monnaie convertible pour vendre leurs marchandises contre des devises qui leur serviront à financer leurs importations. »

D’après Soulé Bio Goura, même si ses coffres restent vides, le Bénin trouve son compte dans la situation actuelle.

« Indirectement, l’Etat tire la paix sociale. Que deviendraient tous ces gens si ce commerce n’existait pas ? »

Un changement brutal vers l’union monétaire et l’harmonisation des politiques économiques serait catastrophique pour le Bénin qui ne fait pas le poids à côté du géant nigérian. Les espoirs de libre-échange se heurtent à cet obstacle majeur en Afrique : les petits pays ont peur de se faire manger par les grands.

John Igué, professeur de géographie à l’Université de Cotonou, rêve que ce commerce de l’ombre se fasse au grand jour.

« Si les pays africains abolissaient les barrières douanières, ils pourraient mettre en commun leurs ressources de développement, créer l’opportunité d’un marché et développer leur propre production. Avec un pays comme le Bénin, où moins de 100 000 personnes ont un pouvoir d’achat pour soutenir une production industrielle (les autres ont un revenu annuel de moins de 125 $), on ne peut pas se développer ! »

Douaniers sans frontières

– Agbodrafo, Togo. Un gendarme force l’arrêt de l’autobus de Julius, monte à bord et examine l’échantillon de feuilles que le guérisseur transporte. « Ca guérit quoi ?« , demande-t-il. « C’est pour la constipation, répond le médecin traditionnel. Vous pouvez essayer si vous voulez. » Le gendarme est de mauvais poil : ce sera 4000 francs CFA (12 $), sans quoi l’autobus n’ira pas plus loin. Résigné, le guérisseur tend les billets et le policier fait le magnanime : « Vous savez que, normalement, il n’y a pas de pitié entre nous. Mais puisqu’il est tard, qu’il y a des femmes, des bébés, un Blanc… »

Une cinquantaine de « douanes intérieures » balisent la route Cotonou-Abidjan, des barrages routiers où les forces de l’ordre, censées permettre l’application de la réglementation nationale, rançonnent les voyageurs et commerçants.

Aux frontières officielles, la corruption se manifeste avec encore plus d’éclat. Le salaire d’un douanier est dérisoire mais, pour chaque ouverture de poste, les candidats se comptent par milliers. Parce que les ‘bénifices marginaux’ sont mirobolants : pourboires, cadeaux et faveurs spéciales. Pour ouvrir les frontières, certaines voyageuses acceptent de se faire dédouaner en nature. La pratique est tellement courante, dit-on, qu’une génération de fils de douaniers est née dans le sillage de ces commerçantes sans le sou.

– Accra, Ghana. Hiro Hariram porte les marques de sa réussite aux Etats-Unis : bagues aux doigts, chaîne en or sur sa chemise échancrée. Il respire la confiance. Ce Ghanéen, qui a fait fortune au Texas dans les jus de fruits, veut maintenant conquérir le marché africain. Pour l’approbation de ses plans de construction, la permission d’établir son industrie ou d’importer de la machinerie sans payer de taxes, il applique une recette éprouvée : les pots-de-vin.

« Tu n’as pas besoin de beaucoup d’argent. Ce qu’il faut, pour percer les monopoles, c’est beaucoup de patience et de très bons contacts. »

H. Hariram est africain. Il connaît la musique. Quand des investisseurs américains lui demandent conseil, séduits par le potentiel de l’Afrique mais intimidés par son instabilité politique et la complexité de ses marchés, sa réponse tombe comme une douche froide : « Vous feriez une dépression nerveuse dans la première semaine. »

Les Africains, dit-il, manquent de main-d’oeuvre qualifiée et de productivité. Leurs réglementations, héritées de textes français ou anglais très anciens, sont souvent contradictoires. Pour transférer des fonds d’un pays à l’autre, les formalités bancaires prennent des mois. « Les hommes d’affaires africains manquent d’esprit d’entreprise, ajoute-t-il. Ils sont trop émotifs. Ils te disent une chose et en font une autre. »

Cette critique est un peu hâtive. Il est vrai que, depuis les indépendances, les Etats ont exercé une très forte mainmise sur l’activité économique. Mais à en juger par les flux énormes de marchandises qui traversent les frontières malgré toutes les difficultés, il y a peu de doute que les Africains soient doués pour les affaires. Avant la pénétration européenne, le commerce battait son plein entre différentes régions de l’Afrique. De puissants réseaux marchands, fondés sur la complémentarité de ces régions, sont toujours bien vivants aujourd’hui. En Afrique de l’Ouest par exemple, les pays sahéliens échangent leur main-d’oeuvre, leur bétail et leurs légumes contre les produits industriels, agricoles et importés des pays côtiers.

Caméléons et nids-de-poule

– Cape Coast, Ghana. Le bruit d’explosion est assourdissant. Le mastodonte surchargé tangue dangereusement, évite le fossé et réussit à s’immobiliser. Les voyageurs, furieux, évacuent l’épave et trouvent une explication surnaturelle à leur sixième crevaison en deux jours : « C’est à cause des caméléons séchés !« , clame un jeune aux yeux exorbités, l’index tremblotant vers la propriétaire toute piteuse des reptiles déshydratés. A voir les centaines de nids-de-poule qui jonchent la route depuis Cotonou, les caméléons, de toute évidence, ont le dos large.

Presque partout en Afrique, l’état lamentable des routes empêche la circulation rapide des marchandises et des personnes. Il faut des infrastructures de transport et de communication pour créer une zone de libre-échange. Mais un simple coup d’oeil sur une carte suffit pour se convaincre que les réseaux routier et ferroviaire n’ont pas été conçus pour les Africains : il est beaucoup plus facile de se rendre des zones de production des matières premières aux ports que rallier le pays voisin.

Autre prérequis du libre-échange : des pays stables qui se complètent économiquement. Mais partout, les Africains ont hérité de frontières artificielles tracées à la règle par des colonisateurs qui ne se sont pas embarrassés de leurs réalités historiques. Résultat : des Etats enclavés, sans débouché naturel pour leurs exportations (comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger), et des aberrations géographiques qui ne tiennent nullement compte des affinités ethniques et culturelles des populations.

« Je suis d’un groupe ethnique partagé entre 4 Etats, souligne John Igué, les Yorubas. Cette partition est facteur de revendications territoriales et culturelles, ce qui se traduit par des pertes d’énergie énormes. Le manque d’unité des tribus empêche les Africains d’avoir une vision d’avenir. »

Selon le professeur Igué, l’intégration pourrait diminuer les oppositions tribales. Elle pourrait aussi, en permettant aux Etats de mettre leurs ressources en commun, diminuer les gaspillages.

« Chaque pays, aussi petit soit-il, a son armée, ses ambassades, son université. Il y a 22 ministres en Gambie pour 300 000 habitants. Et chacun veut une Mercedes ! »

– Abidjan, Côte d’Ivoire. Juste avant minuit, après soixante heures de voyage inconfortable, le dernier obstacle est en vue à l’entrée d’Abidjan. Comme pour le bouquet final d’un feu d’artifices de la corruption, ils sont tous là : douaniers, gendarmes, policiers, militaires, fonctionnaires du ministère des Eaux et Forêts. « Envoyez les pièces« , dit mollement un représentant de l’ordre. Les passagers et le chauffeur font les comptes. En trois jours de distribution de « pourboires », certains voient s’envoler leurs derniers espoirs de profits sur la vente de leur marchandise. Le douanier vissé à sa chaise compte ses billets et lève la tête. « A la prochaine« , dit-il avec un sourire sadique.

Objectif 2025

« Les vrais obstacles à l’intégration ne se trouvent pas sur la route, explique l’homme d’affaires abidjanais Félix Dick. L’intégration, c’est d’abord un état d’esprit. »

Depuis des années, les dirigeants africains multiplient les conférences sur l’unité économique et politique. Le continent dépense des millions dans 200 organismes qui visent à favoriser l’intégration régionale ! Pourtant, il y a de moins en moins d’échanges officiels entre les pays africains. En trente ans, ils sont passés de 9 % à 6 % du total de leurs exportations. A sa fondation, l’O.U.A. (Organisation de l’unité africaine) visait une forme d’intégration économique parmi ses membres avant l’an 2000. Récemment, elle a repoussé l’échéance à l’an 2025. Mais pour la majorité des observateurs, dans l’état actuel des choses, cet objectif demeure irréaliste.

« C’est la Côte d’Ivoire qui peut susciter la véritable intégration en Afrique de l’Ouest, souligne F. Dick. Mais l’Ivoirien est assez fier. Il préfère traiter avec les Européens ou les Américains. Il ne se sent pas à l’aise avec ces Africains qui sont d’abord préoccupés par leur survie. »

Le chercheur béninois Soulé Bio Goura renchérit :

« Pour les Africains, la référence, c’est l’étranger. Tout ce qui est supérieur, tout ce qui est à atteindre, est à l’extérieur et non pas dans le voisinage. C’est le seul continent au monde comme ça ! »

S. B. Goura croit que l’Afrique sera obligée, pour s’en sortir, de se replier sur elle-même.

« La marginalisation a déjà commencé. Il y a une diminution de l’aide internationale, une baisse des cours mondiaux pour nos matières premières et un exode de nos cerveaux. Il va être de plus en plus difficile d’importer des produits de l’extérieur à cause d’un manque de devises. Les grandes mutations naissent des crises : les Africains vont être confinés à un espace de misère de plus en plus grande qui va les obliger à la créativité. »

Signes d’espoir, certains attendent de la nouvelle Afrique du Sud (20 % du P.N.B. du continent) qu’elle devienne le moteur de l’intégration en Afrique, d’autres espèrent que la démocratisation en cours change les mentalités. Une fois les conditions de l’intégration réunies, selon l’économiste François Monckeh, les Africains pourront réaliser tout leur potentiel.

« L’Afrique ne doit pas essayer de lancer des missiles ou d’explorer Mars. Elle peut exploiter des filières qui lui sont propres. »

John Igué va plus loin :

« Les matières premières ? C’est terminé comme élément de stratégie. Les pays les plus endettés du continent sont ceux qui ont le plus de matières premières : la Côte-d’Ivoire, le Zaïre, le Nigéria. Il y a une seule valeur qui compte : la capacité technologique. Si on réduisait le nombre d’universités et qu’on en faisait des forums de savoir plutôt que des forums de débats politiques, l’Afrique se démarquerait dans plusieurs domaines, comme le développement de l’énergie solaire, la recherche sur le paludisme et le sida, la pharmacopée. »

Les dirigeants africains, fiers de leur indépendance relativement récente, sont-ils prêts à céder une partie de leurs pouvoirs pour faire l’intégration ? John Igué croit qu’ils n’ont pas le choix.

« Ce n’est pas une question d’acceptation mais de processus incontournable sur le plan historique. Tôt ou tard, les frontières vont finir par tomber, qu’on le veuille ou non. Un bloc africain ? Ce n’est qu’une question de temps. »

 

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  1. […] Je prépare un grand reportage pour un quotidien montréalais sur les obstacles au libre-échange en Afrique, vaste et aride sujet que j’ai l’idée de rendre vivant en me mettant en scène dans une course à obstacles de 3 jours, plus de 50 barrages douaniers, de nombreuses crevaisons, des attentes interminables, des menaces, fouilles en règle et humiliations diverses (lire Afrique: C’est encore loin le libre-échange?). […]

  2. […] Je prépare un grand reportage pour un quotidien montréalais sur les obstacles au libre-échange en Afrique, vaste et aride sujet que j’ai l’idée de rendre vivant en me mettant en scène dans une course à obstacles de 3 jours, plus de 50 barrages douaniers, de nombreuses crevaisons, des attentes interminables, des menaces, fouilles en règle et humiliations diverses (lire Afrique: C’est encore loin le libre-échange?). […]

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