Avoir 20 ans au Mali

Dans la pirogue qui glisse lentement sur le fleuve Niger, près de Tombouctou, les questions du journaliste canadien tombent à plat. « A quoi rêvent les jeunes de vingt ans au Mali ? Que leur réserve l’avenir ? » Pour Mahamane Touré, qui a appris le Coran par coeur mais qui, à vingt-quatre ans, sait à peine écrire son nom, ces questions semblent trop générales.

– Toi, Mahamane, à quoi penses-tu ?
– Moi, je pense beaucoup. Je pense tout le temps. Je pense à trouver de l’argent pour être capable de nourrir mes enfants, sinon je ne pourrai pas me marier.

Le rêve de Mahamane est d’acheter une grande pirogue, devenir guide touristique, et juste avoir assez d’argent pour être heureux et visiter le Canada. Pourquoi le Canada?

Parce qu’au Canada, il y a des lumières partout, même le jour.

Le pays de Mahamane conserve peu de traces de sa splendeur passée. Aujourd’hui, le Mali, ce berceau des civilisations africaines, est le sixième pays le plus pauvre de la planète (voir l’encadré). Pour les jeunes comme Mahamane, la situation est extrêmement préoccupante d’après le représentant au Mali de l’Agence canadienne de développement international, Denis Beaudoin.

Parfois, si j’étais un jeune Malien, j’aurais le goût de faire la révolution.

Dans les villes, le ras-le-bol d’une jeunesse vouée à l’échec.

Dès la sortie de l’aéroport de Bamako, la misère frappe. Les « toubabs » (les Blancs) sont accueillis par une nuée de gamins en haillons qui s’accrochent à eux, le regard suppliant,  et qui se disputent ardemment la chance de nettoyer leurs chaussures. Tout au long de la route poussiéreuse et cahoteuse qui relie l’aéroport international au centre-ville, le paysage de désolation se confirme. Les cabanes en tôles ondulées succèdent aux décharges publiques dans un mélange d’odeurs d’urine et de détritus.

En ville, les pompistes versent l’essence au compte-gouttes dans des épaves qui, curieusement, tiennent encore la route. Une concentration étonnante d’ONGs étrangères dispute le terrain aux quelques commerces qui ont pignon sur rue. Seules les banques se sont fait ériger des gratte-ciels, monuments cyniques dans un pays au bord de la banqueroute.

C’est dans ce décor qu’habite Mohamed Macalou, un jeune en colère. Depuis l’hiver, le groupe dont il est l’un des leaders,  l’Association des élèves et des étudiants du Mali (l’A.E.E.M.), fait trembler le gouvernement. Ses membres incendient les maisons de dirigeants politiques et multiplient les casses nocturnes, malgré des centaines d’arrestations effectuées par les militaires qui quadrillent les rues de la capitale. La révolte étudiante a été déclenchée par l’annonce que leurs bourses ne seraient plus accordées automatiquement mais assorties de critères de réussite. Ces bourses (55 dollars par mois) équivalent au salaire moyen au Mali et pèsent lourd dans le maigre budget de l’Etat.

Pour les détracteurs du système d’attribution des bourses, celles-ci sont devenues une assistance sociale déguisée qui sert à entretenir les familles des étudiants. Pour les jeunes, elles sont la seule façon de briser le cercle vicieux de la pauvreté au Mali. « Pour que le Mali se développe, explique Mohammed Macalou, il faudrait qu’il y ait un taux d’alphabétisation d’au moins 50%. Il est actuellement de 17%. Si vous nous enlevez les bourses, 80% des élèves devront retourner dans les champs. Ils seront condamnés à l’ignorance. »

Pour mater les jeunes, qui manifestaient leur ras-le-bol en se livrant depuis des mois à de nombreux actes de vandalisme, le gouvernement malien a ordonné, le 15 février, la fermeture de toutes les écoles du pays. En réalité, cette décision a attisé leur révolte. A Bamako, ne cherchez plus de cabines téléphoniques ou de feux de circulation. Pour les soustraire à la vengeance destructrice des jeunes, le gouvernement a déboulonné ces équipements neufs (les tout premiers au Mali) et il les a rangés en lieu sûr!

Les jeunes considèrent que le gouvernement a une dette morale envers eux. Mohammed Macalou rappelle qu’en 1991, plus de 200 étudiants sont morts dans les émeutes qui ont mené au renversement de la dictature au Mali. « On nous a envoyé à la boucherie simplement pour prendre le pouvoir, en nous faisant miroiter la possibilité d’augmenter nos bourses. Et maintenant, ils veulent nous les retirer? Pour le faire, il va falloir marcher sur nos cadavres! »

Le rêve des étudiants au Mali, explique Mohammed Macalou, est de devenir fonctionnaire. « Etre fonctionnaire, ça veut dire un revenu assuré et c’est prestigieux. Mais depuis sept ans, on n’a recruté aucun nouvel employé dans la fonction publique. On ne sait plus pourquoi on étudie. » Selon le responsable de l’A.E.E.M., la violence à laquelle les jeunes ont recours est justifiée parce qu’ils sont eux-mêmes victimes d’une forme de violence, une violence invisible et sournoise. « Si la satisfaction de nos revendications passe par le renversement du régime, nous sommes prêts à le faire. C’est une lutte à finir entre le gouvernement et l’A.E.E.M. ».

Depuis un mois, Mohammed Macalou vit dans la clandestinité. Avant de s’engouffrer dans la nuit, comme grisé par le pouvoir de faire vaciller la jeune démocratie malienne, il ajoute, défiant: « Nous savons qu’ils (les dirigeants maliens) ne dorment plus la nuit. »

Les sombres menaces de Mohammed contrastent avec l’optimisme d’Abdoulaye Hôdt dont le visage est illuminé en permanence d’un sourire déconcertant. « Moi, je suis tout le temps content. Je ne vois pas de raison d’être fâché. » Abdoulaye est en dixième année, il a vingt ans et il rêve d’être économiste pour pouvoir, dit-il, servir son pays. « L’argent est venu très tard au Mali. Nous sommes habitués à vivre sans argent. C’est culturel. C’est notre conception du monde qui est différente. »

97% de chômage? Pour Abdoulaye, au royaume de la débrouille et des petits métiers qu’est le Mali, une économie presque entièrement fondée sur le secteur informel, cette statistique ne veut rien dire. « 97% de chômage, ça ne veut pas dire que 97% des gens ne font rien. Tout le monde travaille mais ça ne paraît pas dans les chiffres. » « Les Maliens sont habitués de trimer dur pour survivre » confirme Denis Beaudoin, de l’ACDI. « C’est dans leur culture. »

Dans la brousse, pauvreté extrême et moral d’acier.

Après Bamako, le village de brousse de Pampala dégage une atmosphère d’ordre et de sérénité. Entre les cases aux toîts de chaume, les femmes aux seins nus pilent le mil en cadence, les enfants rieurs jouent sur le sol soigneusement balayé, les hommes reviennent des champs.

Le jeune Kafin Traoré vit dans un plus grand dénuement que Mohammed Macalou. Mais chez lui, on ne sent aucune colère. « Mon plus grand rêve est de devenir commerçant. Avec l’argent de mon commerce, pour éviter la famine, j’achèterais de bons outils agricoles, je me marierais et je creuserais des puits. » Kafin voit l’avenir avec confiance. « Dans vingt ans, » dit-il avec un air déterminé, « j’aurai une voiture. »

Geneviève Desmarais travaille pour l’ONG canadienne SUCO à Sanankoroba, un autre village de brousse. Cette jeune Québécoise veut faire carrière comme psycho-éducatrice. « Je suis surprise de voir à quel point les jeunes du village sont motivés dans leurs études. Je m’attendais à arriver ici et à les motiver. Mais non, ils sont plus motivés que moi! »

Johanne Wayland, une autre jeune coopérante québécoise qui travaille à Sanankoroba, a vécu le même étonnement quand elle est arrivée au Mali. « Il y a un gars qui vient de doubler sa neuvième année. Il a vingt ans. Ils sont 75 dans sa classe. Il ne peut même pas voir le tableau. Et il veut être médecin!… Les gens rient tout le temps ici. Ils font toujours des blagues! »

Quant aux jeunes femmes du village, dont l’immense majorité n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe, elles répètent avec assurance leur routine de futures mères de famille. D’après Johanne, le principal souci des Maliennes de vingt ans est de se marier et d’avoir des enfants, parce qu' »au Mali, une femme qui n’a pas d’enfants ne se sent pas femme. A leur place, je serais peut-être dans une cuisine à attendre mon mari. Ici, les filles de mon âge attendent que les gars viennent porter les noix de kola (un fruit amer qu’on offre symboliquement pour officialiser les fiançailles) à leurs parents. Elles se préparent à être de bonnes épouses en allant chercher l’eau au puits, en rapportant du bois, en lavant le linge et en préparant la cuisine. »

J. Wayland et G. Desmarais se disent dépassées par la force morale des Maliens. « Je ne pense pas que je serais capable d’être malienne » affirme Geneviève.

L’atout secret des jeunes Maliens : la famille.

Malgré des conditions de vie extrêmement difficiles, le suicide des jeunes est un phénomène pratiquement inexistant au Mali. D’après Denis Beaudoin de l’ACDI, ces jeunes ont un avantage sur les Canadiens, c’est la solidarité familiale.

La famille en Afrique est un concept beaucoup plus large qu’au Canada. Quand un Africain parle de sa famille, de ses frères et de ses soeurs, il ne s’agit pas seulement de sa famille immédiate mais de toute sa parenté, tant du côté paternel que maternel, oncles, tantes, cousins, cousines, ‘demi-frères’ et ‘demi-soeurs’ (quand le père a plusieurs femmes).

Au Mali, Denis Beaudoin explique que cette famille élargie, qui peut compter jusqu’à 200 personnes, sert de filet de sécurité en cas de difficulté. « Ici, il n’y a aucun service social, quel qu’il soit. C’est la famille qui remplit le rôle de l’assistance-sociale, de l’assurance-chômage, des foyers de retraite etc. Les Maliens savent qu’ils peuvent toujours se fier à leur famille en cas de difficulté. »

Mais pour Hawa Marchand, une secrétaire de Bamako qui a épousé un Québécois, la famille n’a pas que des bons côtés. Selon elle, il est beaucoup plus difficile de devenir riche au Mali qu’au Canada, pour des raisons économiques évidentes mais aussi, pour des raisons culturelles liées à la famille. « Tu n’as pas droit au même individualisme par rapport à l’argent qu’au Canada, sinon tu es rejeté par la société. Quand tu as de l’argent, tu dois le partager avec ta famille. C’est pourquoi je dis que devenir riche au Mali, c’est avoir le nécessaire. »

D’après Michel Marceau, un jeune coopérant canadien, la famille tue l’ambition au Mali. « Au Canada, on dit aux jeunes: ‘Préparez-vous à vous démerder. C’est vous qui aurez la responsabilité de votre famille.’ L’ambition suppose la notion d’individualisme. Mais au Mali ce n’est pas du tout le même contexte. Tu ne peux pas avoir la même ambition parce que si tu fais du fric, tu sais que tu vas devoir le partager avec tes cousins, tes tantes, tes frères etc. La famille encourage une mentalité de B.S. »

Obtenir un diplôme n’est pas une préoccupation des jeunes selon Michel Marceau. « Pour quoi faire? Des entreprises privées où tu peux te présenter avec un diplôme, ça n’existe pratiquement pas au Mali. Et d’après toutes les études de la Banque Mondiale et du F.M.I. ça ne changera pas de si tôt. »

Y a-t-il des jeunes au Mali qui, à vingt ans, arrivent simplement à vivre leur jeunesse, à s’éclater, à courir les filles ou les garçons? Michel Marceau croit que vous aurez du mal à les trouver. « La jeunesse dorée, ça existe dans les villes. Ce sont des gens dont le revenu familial est supérieur aux besoins de subsistance. Ils se connaissent tous personnellement. C’est une toute petite élite, près du pouvoir, qui représente à peine .01% de la population. »

Un gigantesque réservoir de candidats à l’émigration.

Pour bien des jeunes, l’avenir ne se trouve pas au Mali. Bekaye Kouyaté joue des percussions dans la troupe folklorique Babemba à Bamako. « Quelqu’un qui a vingt ans au Canada est vingt fois mieux qu’au Mali. Il a tout: l’argent, les connaissances, la nourriture, l’espérance de vie. Tous les fardeaux sont sur notre tête maintenant. » Mamadou Kanté danse dans la même troupe. « Le Mali dans vingt ans? Ce sera la guerre civile. »

Zacharia Bathily vit à la campagne, près du Sénégal, dans la région du Mali qui connaît la plus forte émigration. Il revient d’un séjour de six ans en France. Pour lui, la France a été une expérience décevante, le règne du chacun-pour-soi. « Je préfère avoir mes problèmes que ceux des jeunes Occidentaux. Il n’y a pas de solitude au Mali. Ici nous sommes entourés. On s’entraide, on se parle, on ne vit pas enfermé. »

Zacharia Bathily souligne que les jeunes émigrés qui, comme lui, reviennent au Mali, entretiennent eux-mêmes le mythe de l’Eldorado en couvrant leurs familles d’argent et de cadeaux pour masquer l’échec de leur expérience et pour éviter la honte de rentrer bredouille. Il considère qu’en étouffant l’espoir des jeunes, le Mali est devenu un gigantesque réservoir pour candidats à l’émigration, un réservoir qui déborde et qui va céder tôt ou tard.

« L’avenir? Pour le développement de l’Afrique, je dis Bonjour les dégâts! Ca sera très difficile. Les gens n’y croient plus. L’émigration est perçue comme la seule porte de sortie. Quand je dis aux gens ici que l’Eldorado n’existe pas, que l’émigration n’est pas la solution, que l’intégration à la culture occidentale est extrêmement difficile, ils ne veulent pas me croire. Déjà, dans les villages de la région, il n’y a presque plus de jeunes adultes. Ils sont tous partis! »

Bathili Mamadou, un jeune entrepreneur qui revient lui aussi d’un séjour à l’étranger, croit que le Canada doit se préparer à recevoir de la visite. « Mes parents devaient mettre deux mois, à dos d’âne, en train et en bateau, dans des conditions très difficiles, pour se rendre de leur village jusqu’en France. Moi ça me prend cinq heures en avion et c’est de moins en moins cher. De plus en plus de Maliens vont aller frapper aux portes de la France et du Canada. »

Pour Bathili Mamadou, l’espoir du Mali, c’est que les jeunes Maliens ne perdent pas de vue les valeurs qui font leur force. « La vie de mes enfants connaîtra un changement considérable par rapport à la mienne à cause de la technologie qui transforme notre société. Actuellement, tu peux passer six mois à la campagne sans entendre le tam-tam. C’est la radio et les chaînes stéréos qui l’ont remplacé. Cette technologie a un impact direct sur nos valeurs. Je crains qu’à cause d’elle, on perde cette solidarité, cette importance de la famille qui fait notre force actuellement. Notre réalité est différente. Nous ne devons pas essayer de copier l’Occident. Sinon, nous ne serons plus que des consommateurs. »

Robert Bourgoing
         (1ière publication : oct. 96)

Des chiffres qui donnent le vertige.

Pour avoir une idée du gouffre qui sépare un jeune Malien du jeune Canadien moyen, il suffit d’un coup d’oeil sur les statistiques vertigineuses de son pays. Il y a deux fois moins de gens qui ont l’électricité (ou le téléphone) dans l’ensemble du Mali que dans la seule ville de Longueuil, 30,000 abonnés sur neuf millions d’habitants. L’espérance de vie est de 41 ans pour les hommes et de 50 ans pour les femmes, des chiffres qui sont dûs en partie à une forte mortalité infantile (un enfant sur quatre meurt avant cinq ans). Si l’on applique nos  repères économiques à la situation du Mali, les statistiques sont encore plus déroutantes. Selon le consul canadien Denis Beaudoin, le taux de chômage officiel atteint 97% (seulement 3% de la population a un travail rémunéré formellement), et même à 97% il continue d’augmenter à cause de la trop forte croissance de la population active (3,5% par année)! Le revenu moyen est de 22 dollars par mois. Le salaire maximum, celui d’un ministre, est de 300 dollars par mois, ce qui est une mince consolation quand on pense qu’un salarié fait vivre en moyenne vingt personnes. Cet hiver, du jour au lendemain, les Maliens des villes ont perdu pratiquement la moitié de leur pouvoir d’achat à cause de la dévaluation brutale du franc CFA, la monnaie utilisée au Mali. Pour les jeunes de moins de vingt ans, qui composent à eux seuls presque 60 pour cent de la population, le tableau est encore plus sombre. Le pays compte 83% d’analphabètes et il n’y a encore aucune université au Mali. Dans les écoles délabrées et sous-équipées, les élèves doivent apporter leurs bancs. Ces écoles devraient être au moins trois fois plus nombreuses et elles ne sont fréquentées que par un enfant sur quatre en âge de le faire. Plus d’un million d’enfants ne vont pas à l’école parce qu’il n’y en a pas dans leur village ou parce que, pour pouvoir manger, leurs parents préfèrent les voir dans les champs.  R.B.

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